WILHELM, FABRICE
FABRICE
Ta promenade est-elle finie?
WILHELM
J'ai parcouru le marché, la rue de l'Église, et suis re- Tenu par la Bourse. Cela me fait toujours un singulier effet de me promener le soir dans la ville. Une partie des habi-
tants se repose des travaux de la journée, une pài tic court çà et là, et il n'y a plus d'activité en jeu que celle du petit commerçant. Je me suis plu tout à l'heure à re^-^nnlcr une vieille marcliande de fromage qui, les lunettes sur le nez, à la lueur d'une mauvaise chandelle, rognait un morceau après l'autre, jusqu'à ce que l'acheteuse eût son poids.
FABRICE
Chacun observe à sa manière. Je gagerais qu'il y a beaucoup de gens qui ont passé dans la rue sans regarder la vieille marchande de fromage et ses lunettes.
WILIIELM.
Ce qui coûte de la peine, on le gagne avec plaisir; et je respecte infiniment le gain en petit, depui> que je sais combien est amer le thaler qu'on gagne sou à sou. (ii re=te un moment absorbé en lui-même.) Daus ma promenade, j'étais mal à l'aise. Il m'a passé par la tète tant de choses à la fois... et ce qui occupe le plus profondément mon âme...
11 devient rêveur.
FABRICE, à part.
C'est singulier; sitôt qu'il est là, je n'ose m'avouer que j'aime Marianne... Il faut pourtant que je lui raconte ce qui s'est passé. (Haut.) Wilhelm, dis-moi, tu voulais t'en aller d'ici; tu as peu de place, et ton loyer est cher. As-tu un autre logement en vue?
WILHELM, dislraiU
Non.
FABRICE
Je songeais que nous pourrions nous arrnnger ensemble. J'ai là ma maison paternelle, dont je n'habit»- que le premier étage, tu pourrais prendre le rez-de-chaus>ée... Tune te maries pas de sitôt. Tu auiais la cour et un petit m^igasin pour tes marchandises ; et, toi me payant un très-laible loyer, nous y trouvei'ions tous les deux notre compte.
WILHFLM.
Tu es bien bon. En effet, j'y ai souvent réfléchi quand je vais chez toi, et que je vois tant de 4)lace vitle, pendant qu'ici
i.î; \'\\\a\e et la s(i;iii;. an:;
je lie jtuis me ntomiuîr. .. Miis il y a aulie chose... Il n'y faut pas |it'iist'i-, cela ne so jk'uI.
FADIUCE.
Pourquoi pas?
wiliil:lm.
Si je m'allais marier?
FADUICE.
Il y aurait remède. Puis(iu'il y a jilace pour ta sœur, n'y en aurait-il pas égakmcnt pour la femme?
WlLUtLM, souriant.
Et ma sœur?
FABRICE
Je la prendrais chez moi . (wiUieim ne répond rien.) Et même sans cela... Un mot de raison: j'aime Marianne; donne-la-moi pour femme.
WILHELM
Comment l
FARniCE.
Pourquoi pas? Donnes-y ton consentement. Écoute-moi, frère ! j'aime Maiianne. Je Tai pesé longtemps, il n'y a qu'elle, il n'y a que toi, qui puissiez me rendre aussi heureux qu'on puisse l'être ici-bas. Donne-la-moi! Donne-la-moi.
WILHELM, troublé.
Tu ne sais pas ce que tu veux.
FABRICE
Ah! si, je lésais bien! Dois-je te dire tout ce qui me manque, et ce que j'aurais si elle devient ma femme et si tu deviens mon beau-frère?
WILHELM, sortant de sa rêverie, précipitamment.
Jamais ! jamais !
FABRICE
Qu'as-tu? tu m'affliges... Horreur!... Eh! puisque tôt ou tard il faut que tu aies un beau-frère, pourquoi pas moi, moi que tu connais si bien, moi que tu aimes!... Je croyais au moins...
WILUELU.
Laisse-moi!... Je ne me possède pas.
•'^r, LE Vi\t\\E ET LA SŒUR.
FAlîIUCE.
îl faut tout, dire : mon sort ne dépend plus que de toi. Son cœur a du penchant pour moi, tu dois l'avoir remarqué. Elle t'aime plus encore quelle ne m'aime; tant mieux! ell* aimera le mari plus que le frère ; j'empiéterai sur tes droits, loi Lur les miens, et tout le monde sera content. Je ne vis jamais un nœud se iornier plus naturellement, oviiheim re-ie miiat.) Et ce qui consolidera tout... Mon ami, donnemoi ta p.irole, ton consentement! Dis que cela te fait plaisir, que cela te rend heureux... J'ai sa parole.
WILHELM
Sa parole?
FABRICE
Elle me la jeta en me quittant, dans un regard qui disait plus que si elle fût restée. Son embarras et son amour, son l désir et son hésitation, c'était si beau! '
WILHELM
Non! noni
FABRICE
Je ne te comprends pas. Je sens bien que lu n'as rien contre moi, et tu me repousses! Cesse de l'y opposer! cesse de t opposer à son bonheur et au mien!... Et je ne puis m'empècher de croire que tu serais heureux avec nous... Ne reluse pas ta parole à mon désir! ta parole d'ami! (Wiiheim reste
muet, en prise à des combats intérieurs.) Je UB te comprends pas...
WILHELM
Elle?... tu veux l'avoir, elle?
FABRICE
Qu'est-ce donc?
Et elle, toi?
WILHELM
FABRICE
Elle a répondu comme il convient à une jeune fille.
WILHELM
Va-t'en! va-t'en î... Marianne!... Je le prévoyais! je le ♦entais !
FABIIICE.
Dis-moi seulement...
WILHELM
Et que (lire?... G't'tail là ce qui pesait sur mon âme, ce soir, comme une nuée tl'onige... Quel battement de cœur! quelles palpitations!... PremJs-laî prends-la! mon unique...
mon tout! (-abiice le regarde en silence.) Prends-la... et pOUr
que tu saches ce que tu me prends... (Pause. li se recueille.) Je t'ai parlé de Charlotte, de cet ange qui s echaiipa d'entre mes mains, et me laissa son image, une fille... Eh bien! cette fille... je t'ai trompé... elle n'est pas morte; cette fille, c'est Marianne!... Marianne n'est pas ma sœur!
FABF.ICE.
Je ne m'attendais pas à cela.
WILHELM
Et j'aurais dû craindre cela de ta part! Pourquoi n'ai-je pas suivi l'impulsion de mon cœur, et ne t'ai-je pas fermé ma maison, comme à tout le monde, dès les premieis jours que je m'établis ici? Toi seul, je te laissai mettre le pied dans ce sanctuaire; et, par ta bonté, ton ami(ié, par des secours que tu me fournis, par une apparente froideur pour les femmes, tu parvins à m'endormir. Tandis que, moi, je gardais vis-à-vis d'elle les apparences d'un irère, je crus ton sentiment pour elle une véritable amitié fraternelle; et toutes les fois qu'un soupçon me voulut venir, je le chassai comme indigne; je mis sa boulé pour toi sur le compte d'un cœur angélique, qui jette sur le monde entier un regard de tendresse ... Et toi ! ... et elle !
FABRICE
Je ne puis en écouter davantage , et je n*ai rien non plus à répondre. Ainsi donc, adieu !
Il sort.
WILHELM
Va, va! tu l'emportes avec toi, tout mon bonheur. Ainsi
brisés, anéantis, tous mes plans... les plus proches... d'un
seul coup... dans l'abînte!... Et il s'écroule, ce pont qui de-
v.iit i:ie conduire au milieu des délices du ciel... Jamais! Et
55> LE FRÊKIS ET LA SŒCR.
p.ir lui, le traître!... c'est ainsi qu'il a abusé de ma fran» cliise, de ma confiance!... 0 Wilhelm! Wilhelm, tu t'emportes jusqu'à accuser injustement un honnête Imnime! Qu'at-il violé? Tu pèses terriblement sur moi ; mais tu es juste, sort vengeur!... f'ourquoi restes-lu là?... et loi!... Et dans ce moment même!... Pardonnez-moi!... jN'ai-je point souffert poui' cela? Pardonnez! il y a longtemps... J'ai infiniment souffert. Je paraissais vous aimer; je croyais vous aimer. Par de lâches condescendances, j'amollis votre cœiu- et fis votre misère!... Pardonnez, et laissez-moi... Dois-je être ainsi puni?... dois-je perdre Marianne, la dernière de mes espérances, le but de tous mes soins?... Cela ne se peut pas! cela ne se peut pas !
Il reste accablé.
WILHELM, MARUNNE.
MAillA^iliE s'approcbaot avec embarras.
Bion frère...
WILHELM
Ah!
MARIANNE
Mon cher frère , il faut que tu m'excuses, je te demande pardon de tout ce qui s'est passé. Tu es fàcLé, je suis sûre! J'ai fait une sottise... j'en suis toute malade.
WILHELH, se remeltanl.
Qu'as-tu, jeune fille?
Je voudrais pouvoir te raconter fout... J'ai la tête si troublée! Fabrice me veut pour femme, et moi...
WILHELU, d'un ton d'amertume.
Dis-le franchement, tu as consenti ?
MARIANNE
Non, pas pour l'empire du monde ! jamais je ue l'épouserai, je ne peux pas l'épouser.
WILHELM
Quel est ce langage?
UARIANNE.
Singulier langage, n'est-ce pas?... Tu es peu giacieux, mon frère; je m'en irais volontiers, et j'attendrais un meilleur moment, si mou cœur ne me forçiit p;ts à le le dire : oui, une fois pour toutes, je ne puis épouser Fabrice. WILHELM bfi lève et la prend par la main.
Comment, Marianne?
MARIANNE
Il était là, et il parlait si longuement, et il me retournait cela de tant de façons, que je finis par me persuader (jue c'était possible. Il me pressa de répondre, et moi, sans réflexion, je lui dis (|u'il n'avnil qu'à t'en parler... 11 prit cela pour un assentiment, et au même instant je compris que ce n'était pas possible.
WILHELM
11 m'en a parlé.
Je te prie, je te supplie, par tout l'amour que j'ai pour toi, par tout l'amour dont tu m'aimes, rarrange cette affaire, fais-le-lui entendre!
WILHELM, à part.
Grand Dieu!
MARIANNE
Ne te fâche pas ! il ne se fâchera pas non plus. Nous recommencerons notre train de vie, et ne le changerons jamais. Car je ne peux vivre qu'avec toi, avec toi seul je peux vivre... C'était resté jusqu'ici au fond de mon âme; celte circonstance l'en a fait sortir, l'en a fait sortir violemment... Je n'aime que toi!
WILHELM
Marianne !
MARIANNE
Cher frère! pendant ce quart d'heure... je ne saurais rendre ce qui s'est passé dans mon cœur... J'ai éprouvé la même sensation que dernièrement, lorsqu'il y eut un incendie sur la place du Marclié, et fjue d'abord la fumée et la vapeur engloutirent tout, jiis(4u'àceiAue, le feu perçant le toit, toute
5i() LE FRKRE ET LA SŒUR.
Il iii;ii-on ne fut qu'une flamme... Ne m'abandonne pas, ne me rcjiousse pas, frère !
WILHELM
ï.es choses ne peuvent pourtant pas rester toujours en cet état.
MARIANNE
(''est ce qui me fait frémir!... Je consentirai volontiers à te promettre de ne jamais me marier, à avoir toujours soin de toi, toujours, toujours ainsi... Là-haut demeurent ainsi deux hons vieillirds, frère et sœur; souvent je pense en riant: Tout décrépits que vous soyez, vous êtes heureux; vous vivez ensemble.
WILHELM, se contenant, à part.
Si je résiste à celte épreuve, rien ne m'accablera jamais.
MARIANNE
Il n'en est pas de même de toi, tu prendras bien une fenmie avec le temps : et cela me fera toujours mal, quand je l'aimerais aussi .. Non, personne ne t'aime comme moi, personne ne peut t'aimer comme moi ! (Wilhelm essaye de parler.) Tu es toujours si renfermé ! et moi, qui ai toujours sur les lèvres de te dire ce que j'ai dans le cœur, jamais je n'ose. Dieu soit loué de ce que cette occasion m'a délié la langue !
WILHELM
Assez, Marianne, assez !
MARIANNE
Tu ne m'en empêcheras pas, laisse-moi tout dire ! et puis je retournerai à la cuisine, et je serai tout le jour assise à mon ouvrage, et je te regarderai de temps en temps, comme pour te dire : Tu le sais. OViihelm est au comble de la joie.) Tu sais bien comment, depuis la mort de noire mère, je grandis et fus coustanmient auprès de toi... eh bien! j'ai encore plus de plaisir à être auprès de toi que de reconnaissance pour tes soins plus que fraternels. Et peu à peu tu as tellement pris tout mon cœur et toute ma tète, que maintenant j'y trouverais à peine un petit coin pour quelque autre. Je me rappelle que tu riais souvent en me voyant lire des romans. Cela t'arriva entre autres pour Julie Mandeville: quand je demandai
si son Henri (je crois (jue c'est son nom) ne te ressemblait point... tu te mis à rire... J'en lus blessée : tiussi n'en <lis-je pbis rien; mais je le pensais si'riciisemenl ; car tmit ce (pTil y a eu d'iiommcs aimables el bons, je leur prête tes traits. Je te vois te promener dans de magnifiques jardins, monter à cheval, voyager, te battre en duel...
Elle se détourne pour rire.
WIUIELM.
Quas-tu?
MARIANNE
Mais je l'avoue encore, lorsqu'une dame était bien belle et bien bonne et bien aimée... et bien amoureuse... c'était toujours moi-même. Enfin, quand venait le déuoùment, et que, après bien des traverses, ils se maiiaieut... je suis pourtant une brave, excellente, bavarde petite fille!
WILHELM
Laisse-moi seul ! (Se detournom.) Il faut que j'épuise la coupe de la joie. Soutiens mes forces. Dieu du ciel !
MARIANNE
Par-dessus tout, ce qui me mettait hors de moi, c'était quand des gens, s'aimant avec passion, finissaient par découvrir entre eux une parenté, une Iraternité... Miss Faiiny, je l'aurais brûlée! j'ai tant pleuré ! C'est un sort si affreux!
Elle se détourne et pleure amèrement.
WILHELM, se jetant à son cou.
Marianne 1 ma Marianne!
MARIANNE
Wilhelm! non! non, jamais je ne t'abandonne! Tu es à moi ! Je te tiens! je ne puis te (piilter! (Entre Fabrice.) Ali! Fabrice, vous venez à propos ! mou cœur est ouvert, il est assez fort pour le dire : je ne vous ai rien accordé. Soyez notre ami, mais je ne vous épouserai jamais!
FABRICE, froidement et avec amertume.
Je le pensais bien. Wiihelm ! quand tu as mis fout ton poids dans la balance, "'ai dû être trouvé trop léger. Je reviens
ponr décharger mon cœur, je renonce à toule prétention; mais je vois que la chose est déjà faite : je me félicite au moiiîs d'en avoir clé l'occasion innocente.
WILHRLM.
lie m'outrage pas en ce moment, et ne te prive pas du spectacle d'un sentiment après lequel tu courais inutilement dans le monde ! Regarde-la cette créature... elle est à moi... ^t elle ne sait rien...
Fabrice, moilié moqueur.
Elle ne sait rien?
MARIANNE
Qu'est-ce que je ne sais pas?
WILHELM
Ici mentir, Fabrice?...
FABRICE, frappé.
Elle ne sait rien?
WILHELM
Je te le dis.
VABhICE.
Vivez ensemble, vous êtes dignes Tun de Vautre.
MARIAKNE.
Qu'est-ce?
WILHELM, lui jetant ses bras autour da coa.
Tu es à moi, Marianne !
MARIANNE
Dieu! qu'est-ce là?... Oserai-je te rendre ce baiser?..,. Quel baiser était-ce là, mon frère?
WILHELM
Non pas le baiser de ce frère renfermé, froid... mais celui d'un amant heureux, fidèle, et qui ne cessera jamais de l'êlre. (A ses pieds.) Marianne, tu n'es pas ma sœur! Charlotte était ta mère, non la mienne.
MARIANNE
Toi! toi!
WILHELM
Ton amant!... dans un instant ton époux, si tu ne le dédaignes pas.
Lt IIIÈUK Kl I.A >ŒUa. 343
UAIIIAN.NE.
Dis, commeiil est-ce possible?
FAUr.ICE.
Jouissez cl' ce que Dieu liii-iuème ne vous p( ut donoei «{n'uiie lois! Prends, iMananuc; et point de questions... VoQf aurez tout le lenii»s de vous eu expliquer.
MARIANNE, le regardant.
Non, ce n'est pas possible.
WILUELM.
Ma bien-aimée! ma femme!
MARIANNE, à >oa COO,
WillieLn, ce n'est pas possible 1
J2S ZV 7B»»» 9» •'3 Î.JI «»«^-
LE
FANTAISIE DRAMATIUDE EN SIX ACTEii — EX PROSE ET EN VERS —
PERSONNAGES
ANDHASON, roi fantaisiste.
MA.NDa.NDAM:, sa femme.
La Même, une seconde fols.
FÉIUA, sa sœur, jeune veuve.
ÏIANA, ^
ÎJ^TO 1 d honneur de Fena.
Mêla', )
ORONAltO, priDce.
MERKUI.O, gentilhomme de la suite
d'OroïKiro.
ASKaL M'HL'S, valet de chambre de la
reine.
Le Colo.nel des Gardes du prince. Gardes.
Maures.
Laqcais.