SOB
la grande figure de Gœthe a déjà été bien des fois décrite surabondamment commentée, analysée jusque dans ses plus petits détails : combien de mains curieuses ont soulevé les plis majestueux du manteau dans lequel se drape le Jupiter de Weimar ! Des compatriotes ont, par des séries de rapprochements, d'inductions, de déductions et d'autres opérations de logique, basées sur des recherches patientes et infatigables, établi quelle avait dû être la marche de son esprit à travers la longue et éclatante carrière qu'il a parcourue, sans faiblesses, sans défaillances, toujours digne de lui-même. Dans des études plus générales, prises de plus haut, plus désintéressées pour ainsi dire, et où l'admiration pour le génie universel et impersonnel remplace l'adoralion nationale que les Allemands ont vouéeàGœthe, de savants et fins critiques français ont élucidé l'œuvre si multiple du poète, portant la clarté inexorable de notre langue et de notre esprit dans les gloses parfois obscures des commentateurs d'outre-Rhin. Bref, chacun a apporté sa part de matériaux, — celui-ci du marbre, celui-là du granit, l'un de la pierre, l'autre enfin de Ihumble moellon, — et le temple s'est élevé autour du dieu, temple d'une architecture un peu disparate, sans doute, mais qui n'en est pas moins un temple.
<i LIIDE
CliarLié fie prépnror. pour cette co'leclion, une élude nouvelle du l'hcùh'c de (kclhe, nous avons pensé (piM ne serait point inuti e de donner à notre tour quelques éclairci-semenls nécessaires pour (piiconqnc désiie lire avec Iruil les Œuvres dramatiqut'v de lia'ilie.
Un a beaucoup d seule la question de savoir si le génie de €œlhe élait bien apte .lu théâtre. Il est évident que le sublime indiliérenlisnie auquel létiide el rameur de laiilupiité et de l'art l'axaient amené, lui rendait plus diificile qu'à tout autre l'exercice di^ cette (aruliéqui consiste à s'intéresser à des événementsfictifs et à des [>assions imaginaires ; les sacrilices qu'exige la persp clive scéiiique devaient couler beaucoup an poêle de la pi'réction. Ses sensations sont toutes plasti ues ; c'est pourquoi, dans ses pièces, les événements en tant qu'ils se rapportent à 1 bum.inité en général sont négligemment t;ajlés, tandis que la ligure même des personnages ressort avec une vigueinextrême: chacun d'eux se dessine en un type dont 1 image vous reste inviiiciblement fixée dans la mémoire. Clicse rem;irqiiable, ce n'est presque jamais sous un aspect héroiq e que (iOethe nous montre ses personnages : il les fait, au contraire, profondément humains, sotimis aux faiblesses, aux petitesses de la nature. C'est pour cela qu'ils nous touchent ; nous sympathisons avec eux, parce que nous avons soutfert, plus eu moins, ce qu'ils r oui fient.
Ct tic pré iccupation de l'individu et la préféieixe qui lui est accordée au détriment de la masse domine tout le lliéàtre de Goethe. Sur tous les autres points, le j oélea varié à Tinfini ; il a sans cesse modiiié sa forme et son >lyle (iramaliques : le besoin de s'incarner dans les natures et les genres qui lontsuccessi- Ternent s'dnit, l'ont amené à sinspi:er de hak>| eare dans Gœtz de B rlichingen et dans Egmont, de Paumarthais dans Clavijo, de l'antique dans Iphigé)iie, etc. Aussi n'est-ce pas sans intention que nous avons cla^sé les pièces < ontenues dans ces deux volumes, suivant l'ordre chronologique : si Ton a pris soin de parcourir les Mémoires de Gœllie, avant de liie son Théâtre, on trouvera dans ce deinif r l< s tiaces de ses lectures, de ses voyages, ies événements polili(;ues auxquels il a pris part. La fréquenta; ion de tel Circl' inttllectuel lui a lait produire tel drame ; la société dune femme lui en a inspiré un autre : les désordres sociaux qui ont prérédé la hévolution ranyaise nous ont valu le Grand Cophte, et la Révolut on même,
srn i,r t ii i: a 1 1*. k dk cœiiie. m
la liisurg<^s et le CAlo\f(U'G')néral^ qui tùiiioi^Micnl d'une h'Vreur un pm |iiit''rile, liii'ne.vCM>al)le(i :iillL'Ui;i chez le conseiller auli(|iu' (!(! Wciiiiar.
On y ivinariiii' ;m>^siqirà un cert.iin momenf Gullie est obligé de modii'-T Té ;m (|iit' lui-iTième ;iv;iit dduné à la liiiéiiihire de son (enips : le Triomphe de ta sensibilité est une réadioii contre les exct's où Idii «lait tondx- a la suite d»? Werther et de Stella; Torqiuito Tasso et îphi(jénie en Tauride soni lui avertissement du même genre aux imitateurs de Gœlz de Berlichinijen.
Mais nou> oublions que nous avons une éluile sommaire à écrire et non une préface : ai rivons donc à ce (|ui doit en faire iobjet. On sait que Gœilie, éclairé ou inlluencé par li s critiques de ses amis, par des observations personnelles, Iruits d une longue expérience, a niodilié la plupart de ses pièces, et parfois assez prolondémiMit. Nous allons '.jure connaître aux lecteurs les plus im}orl;ints de ces remmiiement-.
Le désir d'arraclier ielbéàtre allemand aux p'atitudes de la comédie et du tliame bourgeois in-pira à Gœtlit- Tidée première de Gœtz de Uerlichingen. La lecture de Shakspeare, nouvellement traduit par Wieland, lui dunna les moyens «le mettre son idée à exécution. Le sujet, il le trouva dans les Mémoires de Gœtz, rédigés par lui-même. Sans se préoccuper des e.\i^en. es scéu'ques et des 1« i- tutes-puissantes alors en Allemagne des trois unités, Gœtlie écr'vit très-rapidement, avec rtM)tliou>iasuie d'un poêle di' vinut-cinq ans, son premier Gœtz. h en communiqua le manuscrit - Merck, qui l'approuva fort, puis à llerder, qui rudoya vii;oureuseuient l'auteur. Malgré la sévéïité de ce maître. Gœlbe fil swn pi ofit de ces observations, et au bout de di:v-buit mois reprit sa pièce, la remania et lui donna la lorme sous laquelle nous la voyons aujourdliui.
Mais avant d'entrer dans le détail des variantes, il est bon d'établir la part qui, dans ce drame, revient à la réaii:é et celle qui est de pure liclion. Gœtz, — abréviation de Golln ied, — né en U98, mort en 1502, Jean de Selbitz, Franz de Sickingen, révéïpie de Damberg, ont tous existé et pris '/art aux événements qui s'agiienl dans la pièce. Adélaïde de Wa.lsdorf, Adalbert de Weislingen sont des types imaginaires que le tiénie de Gœilie a vivilié> à l'égal des autres. La seconde lorme du drame a produit un nouveau personnage également imaginaire, celui de Franz, l'écoiyer de ^Veislingen. Ffécéilemment, Franz de
iT ETUDE
SickingPii, le compagnon deGœtz, remplissait auprès d Adélaïde le rôle allril)iié dans la version actuelle à l'écuyer Franz, C'était rendre inutilement odieux un personnage digne, au contraire, de toute estime, lui faire faire double emploi avec Weislingen, parjure à la p rôle donnée à Gœlz et à Marie.
Voici maintenant les principaux points dans lesquels la seconde version diffère du premier jet. Ledébut, dans i'aubergeà Sclnvarzenberg, a été développé; il a gagné la dispute des cavaliers de Gœtz et de Bamberg. De nombreuses additions sont venues mouvemenler les scènes suivantes, principalement celle où paraît le fils de Gœlz. Lorsque Weislingen arrive prisonnier, on se rappelle que Gœlz lui offre de lui prêter un de ses habits ; c'est là un trait de touch inte hospitalité que Gœthe a ajouté lors de sa révision. Le monologue de Weislingen, qui suit, est au contraire resserré ; il est plus émouvant, plus rapide. L'auteur a ajouté mainte touche de tendresse à Teiitretien entre Weislingen et Marie, et ainsi que le tableau fait par Gœtz du burg dont Marie sera la châtelaine
L)ans le second acte, nous arrivons jusqu'à la page 39 sans rencontrer de grands changements : les principales modifications portent sur le style. Biais à cet endroit nous trouvons que le récit de George dans la forêt du Spessai t a pris la idace de la conversation de Weislingen avec Adélaïde, qui a été reportée plus loin : une transposition a permis à Gœthe de aalisfaire plus tôt Tintirêt du spectateur en lédifiant sur les projets de Weislingen et deconsacrer dans l'entrevue de ce dernier ;ivec la belle veuve une plus grande place au développement de ses sentiments. Dans cette même scène de la forêt de Spessarf, il était primitivement question de l'attaque du convoi de marchands nurembergeois : mais Gœthe ne trouvant pas cet incident suffisamment indiqué, la supprimé à cet endroit, et l'a mis à la fin de l'acte, en y joignant une histoiie de procès entre paysans, qui a l'avantage de faire pressentir la révolte du quatrième acte.
Une scène entre Adélaïde et Weislingen ouvrait le troisièm» acte ; elle a été fondue dans celle du second. A la page 76, m. court entretien entre Franz et Adélaïde où se déclare l'amour d( ce dernier pour sa maîtresse, a remplacé un monologue d'Adé* laïde. Tout ce qui a trait au siège du château n"a subi que des modilicalions peu importantes, mais heureuses au point de vue ^u mouvement scénique.
SUM I,E TIIÊATUE DE GŒTIIE. t
Au quatrièmi* aclf, nous trouvons Gœlz prisonnier sur parole, dans TaulHTge de lleilbroni:, assisté de sa lemnie : ce flébut a été fort altré-^é dans le second Iravail de Gœllie : le comuKMicement .le la scène entre Sieking'U et Gœtz (paue 110) est accru de quelques lignes.
Une entrevue d'Adélaïde et de Sickingcn au milieu d'un camp de bolirmiens ouvrait le cinquième acte ; mais ci' personnage ayant été dédoublé, la scène n'avait plus de raison dêtre; elle se trouve supprimée : nous reverroiis des bohémiens plus tard dans une autre situation. L'acte débute doni: par le tableau désolant de la révolte des paysans. Les motifs qui ont fait supprimer la première scène de cet acte ont amené l'auteur à intercéder après Tapparilion de Gœtz chez les bohémi^'Us la scène d'Adélaïde et de Franz, qui se termme par ces mots : « Retire-toi, Franz, vo ci le matin !» — La première version ne se contentait pas de nous faire assi>ter à la séance de la Sainte-Vehme où l'on condamne Adélaïde, coupable d'adultère ; elle nous montrait la sentence du tribunal mise à exécution : Adélaïde empoisonnée s'endormait du sommeil éternel, en rêvant de Franz de Sickingen ; ce monologue contenait d'admir.ibles passages : mais l'auteur a supprimé cette scène terrible, trouvant qu'elle n'ajoutait rien à raction,etque le sens moral était suffisamment satisfait par l'assurance qu'Adélaïde, poursuivie par le vengeur delà Sainte-Vehme, n'échapperait point à la punition de son crime. lia pensé que la mort ailreusede Weislingen suffirait pour établir le contraste avec la fin radieuse et claire de Gœtz.
Autant qu'on a pu en juger par les indications précédentes, Gœtz n'a fait que gagner au travail auquel Gœthe la soumis. Plût à Dieu qu'il s'en fût tenu là ! Sous cette forme il avait été représenté sur les principales scènes d'Allemagne, où il avait obtenu un immense succès, en dépit de la critique de FréJéric le Grand, maladroit élève de Voltaire, qui s'était écrié, après une violente sortie contre V abominable théâtre de Shaksp are : f Voilà encore un Gœtz de Berlichingen, umialion de cesmau- « vaises pièces anglaises, et le parterre applaudit, et demande « avec enthousiabmela répétition de ces dégoûtantes pia'itndes. » Malgré Frédéric, Gœtz de Berlichingen faisait époque, «--f. les femmes avaient mis à la mode le rouet et le fuseau, par.o qui Marie filait.
En 1815, Gœllie était loin des ardeurs shakspeariennes de sa première jeunesse ; les éclats, le mouvement, le dépl;ic<!nient
w ÉTIDE
perpéliie! d»^s piTsonnages amem'' p;ir les chan«i;emen!s à \ue, clio luaient son esprit, parvenu au plus liani dcgn'^ de l;i sérénité : el puis il occupait des fontions élevées dans la politique, et trouvait peul-êire (ju'un souKIe un peu trop viuourenx de révolte ( t de lilierté animail son piemier rirame Bivl, il résolut darrancjer. i onnneon dit aujoui d'Iiui. Gœlzde Berlichhigen pour en faciliiiT la représentation. H voulait « diininut^r le nombre fl des clianuements à vue, donner par là plu> de place aux ca-
• ractéres, condenser l'action en grandes nias>es, el, au moyen fl de nouibnux sacrifices, ramener la pièce aux conditions vrai-
• ment tliéài raies. »
La plai e nous manque pour relater ici le détail de ce grand remaniement : mais nous allons essayer d'en préciser l'esprit. On I remarqué qu'une double action circule dans le drame : la lu:te dn Gœiz contre le pouvoir impéri il. usurpé par les noble>, el l'amour de Weislingen pour Adélaïde qui le trompe en fav' ur de Franz. Cet enchevêtrement, ([ui donne tant de mouvement à la pièce el qui cau>e la plupart des changements à vue. Gu'tlie le trouva contraire aux lois du thé.itre, et s'eflorç? de sép ;:rer chacune de ces deux actions, d sorte que l'une occupai le commencement el l'autre la fin du drame. Par suite, beaucoup de scènes qui se trouvaient isolées et comme semées àiui> le cours de la pièce, sont fondues en>emble et rajustées lyiiL bien que mal. Il donna au slyle une sobriété de bon goût, à l'expression, une modération qui lui peimit de passer partout. Les vivat à la liberté lurent suppi miés, el les discours violents contre le> piinces s'adoucirent. Nous ne devons cependant pas omettre de citer un elfet scéniquc extrêmement dramatique, et qui rujtpflle sans la cop;er lapparition de Banco dans Uamiel. Adrlwïde n'a encore conmiis ni le crime d'empoisonnement, ni Celui d'ad diér ; accoudée à sa lenétre, elle regarde Franz qui s'éloigne à cheval, quand tout à coup elle voit à la place de l'écuyer se destiner une forme, d abord vague, qui peu à peu se précise. C'est un moine noir, tenant d'une main une corde, d 1 autre un poignard : il s'avance toujours plus près <lu château, et au moment où, épouvantée, Alelaïle quitte la fenêtre et court ï>e réiugier dans un coin de la chambre, elle retiouve en lace d'elle la sombre apparition : elle s éanouit, et lorsqu'elle repreuil ses sens, 1 ombre a disp.ru. Ce n'est qu après celte. -cène i\ut Cœllie nous momie le tribunal serret, mais pour quelques inslanb seulement, caria séance si leriiblemeiilren-
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due dans la veisicui ijui' nous av()ii> doiiin'e esl sinpnint e. Kn résuiiu', |)iv-(iiie 'ous le- coiiiinciilaleins soiil iiiiimiiii's pour coiisitléivi (cl aiiaiigemenl cutimif supeillu, el qiiM (pu'> iiioilificatii lis in>i-nilMiiles siiHiiaient pairaileiiitiil pour iviidre Gœtz de lierlUliingen on élal d'être représeiilé sur lous le» théâtres f é^idifit'im'iil, organisés.
Clavijo. tx<( uié tic's rapidement, dont le sujet, a^nsi ipi'une oarlie du i.Ioi^ue.est »'iii(ti unie aux Méiuoiies d»- Heaumaicliais, andis que le donoùniciit l'isl à une ballade anglaise, ne donne liey à aucune remarque spéciale.
On ne peut en due autant de Stella. Cet ouvrage, dnnl l'idée première est tirée de lid^tuire û\i cumle de l.leiclien, — histoire qui se trouve dans le courant de la pièce. — bC terminait à sa première apparition d'une autre laçon que dans léfiition délinilive. Ce dénoùment, comme on le voit, a\ait ravantaj,'e de concilier les choses et les pet sonnages, au lieu de forcer Stella et Fernando à mourir. En effet, toute la lin de la pièce à partir de l'endroit (p '201) vu se termine le récit de Cécile, doit être remplacée par le dialogue suivant :
FEUNANDO.
Dieu du ciel, qui nou:? envoies un ange au milieu de nolie détresse, donnenous la l'oice de supijorler cette violL-nle épreuve!
Il rctumbe sur son siège.
CÉCILE, ouvrant la porte du cabinet en criant.
Stella!
STELLA, lui sautant au COU.
Dieul Dieul
Fernando veut sortir.
CECILE, le retenant.
Stella! prends la moitié de ce qui l'appartient tout entier! — Tu I'm auvé! >auvé de lui-même I Tu me ie rei.ds!
STELLA
FEIUNANOO.
Stella I
Je ne comprends pas...
lu le sens!
Je l'ose.
CÉCILE
Me remercicras-tu d'avoir retenu le lu::uil'*
Il tombe à geo-jui
ciaLE.
STELLA, se Jetant au cou de Fercand*.
•TELLA, toujours suspeuiuc au coude I ernand*.
0 toi:
FEriNANDO, les embrassant toutes les iliu».
0 toubI et moi 1
STELLA, lui étreignnnt les mains.
Je ^uis à toi!
CÉCILE, àe même.
Kous sommes à tel!
Ce dénoùment justifiait le sous-titre originaire de rouvrage (Pièce pour les amants. — Ein Schauspicl fur die Liebenden), et s'il ne satisfaisait pas en tout point la morale, il épargnait au moins la sensibilité des âmes tendres.
Le Triomphe de la sensibilité a été plusieurs fois modifié avant de recevoir sa forme délinilive ; mais la plupart de ces correclions portent sur des remaniements dans la coupe des vers et dans le dialogue, qui ne sont pas assez import;inls pour que nous les nolions ici. La pièce portait originairement le litre singulier de : la Fiancée cousue. C'est sous cette dé-ignation quellefuIjouéeaulliéâtrepailiculierdelacourdeWeimar. Gœlhe y bubstilua eiisuite le nom de : les Sensibles {die Eînpfindsamen), qui fut enfin remplacé par le ti'.re actuel. Le monologue, ou, comme on le dit dans la pièce, le monodrame de Proserpine, n'était pas, dans la première édition de la pièce, entièrement versifié, quoi(iu"il eût déjà paru sous forme de vers dans une gazette littéraire, en 1778, avec la date de 1776. Les paroles d'Andrason, qui formt^nt la morale de la pièce, ont été ajoutées après coup. Des commentateurs ont prétendu retrouver dans des membres de la cour de Weimar les principaux personnages de cette œuvre fantaisiste, mais Goethe lui-même a pris soin d'affirmer que celte pensée ne lui était pas venue un seul instant. H est cependant prouvé quil a fait çà et là allusion à quelques anecdotes circulant alors à la cour : entre autres à l'histoire du vieux Seckendorf, qui aimait à raconter comme quoi un jour, sétant endormi sur le gazon, il avait trouvé eu se réveillant certaine partie de son vêtement envahie parles fourmis. C'est ce même Seckendorf qui a fourni la musique de la pièce : elle était primitivement destinée à un opéra italien et fut appropriée au Triomphe de la sensibilité.
La ravissante idylle de Jery et Bittely est en quelque sorte l'appoinl de Guillaume Tell : en recueillant sur les bords du
SUR LE THÉÂTRE DE GŒTHE. tt
lac des Oiiatre-Canlons la It'yende et les diHails qu'il fonuir plus lard à Schiller et dont ce dernier com])Osa son iminoiUI ouvrage, Gœilie, charmé par les mœurs elles paysages de cnir contrée, y cueillit celte Heur alpestre. La musique de ce pttt opéra est de Kaiser, ami de Gœlhe et compositeur renommé ;i cette époque.
Sur Iphùjcme nous n'avons rien de particulier à dire, non plus que sur Torqiiato Tasso. Les J\]émoires de Gœthe contiennent à l'égard de ces deux pièces les détails les plus circonstanciés.
Egmont est peut-être le drame auquel Gœthe a travaillé le plus longtemps ; il Ta poursuivi pendant ses nombreux voyages, le prenant, le laissant, s'en fatiguant au point de n'en pas vouloir entendre parler, puis le reprenant : on en trouve dans ses Mémoires la trace à chaque pas. Cependant Egmont n'a pas subi le sort de Gœtz, du moins du fait de Gœlhe, et il n'en existe qu'une seule version de la main de l'auteur.
Si parfait et si dramatique que puisse paraître Egmont, il ne satisfaisait pas complètement Schiller, quia cru pouvoir se permettre de remanier suivant ses idées un des chefs-d'œuvre de Gœthe. On ne peut s'expliquer que par l'indifférence à laquelle s'abandonna de bonne heure ce dernier, la tolérance avec laquelle il laissa Schiller tailler et trancher dans sa pièce. Donc, Schiller trouvant qu'Egmont n'était point suffisamment scénique, en fit, vers 1796, une rédaction que l'on a avec raison qualifiée de cruelle {grausame Rédaction) .
L'auteur des Brigands commence par supprimer le personnage de la régente Marguerite, comme superflu et nuisant à l'action. Il réunit à la scène du tir à l'arbalète, du premier acte, celle qui ouvre le second acte et qui représente les bourgeois s'agitant sur la place pubUque de Bruxelles, ce qui prolonge considérablement le début, et ne laisse au second acte que deux scènes très-froides, l'une entre Egmont et son secrétaire, et l'autre entre Egmont et Orange. Au troisième acte, l'entretien de Claire avec sa mère se trouve remplacé par un monologue de la jeune fille, que Gœthe avait eu soin de faire paraître dès le premier acte, et que Schiller ne montre qu'au troisième. Tout le commencement du cinquième acte, où l'on voit Claire s'efforçant de soulever le peuple pour sauver Egmont, est reporté à la fin du quatrième acte. Ce malheureux cinquième acte, outre cette suppression, perd encore tout le premier mo-
EllDE
nologue d'Egmont dans ia pri^dii (hniu; II. page IÎ>1). Le cruel arraii^'tiii trouvait é-iilfinenl iiiiilil»! l'appaiitioii d»' Claire pend.iiit If n'vedes(»ii aiiiaiu : mais lo publie de Wennar, devant lequel fut donnée la preii:i< re ropivs«'Mla(io/i de l'œuvre ains' modiliée, réclama celle se»' ne avec tant d'insistance, qu'elle lui mainUMiue.
Quelque peu en harmonie avec la pensée de Goethe que nout semble la rédaction de Schiller, c'est elle (|u'on lionne encore au,onrd'lnii sur les théâtres allemands : il esl henrenx, du moins, qu'elle nait point lemplacé l'œuvre dans r/dilian imprimée comme elle l'a t'ait à la scène.
Le compositeur Picichanlt a » crit la musiijue destinée à accompagner la rédaction de Schdler : mais cette musi(iue ne larda p.is à être remplacée par l'œuvre magistrale qu'inspiiaà B l'tlioven le diame de Gœthe ; legr.md symphoniste travailla d'.iprés la version originale; il écrivit une ouverture et (juatre morceaux d'enlr'acle : le premier exprime les lamentatinns de Bnickenbourg et l'impatience que cau>e aux bourgeois de Bruxt Iles le joug des Espagnols ; le deuxième fait allnsii n à l'entretien d'Egmont et d'Orange ; le troi>ième prépare l'entrevuf avecG'aiie, puis l'entrée du duc d'Albe et rend la terreur quecH dernier inspin' aux Hruxellois D.ms le qua: riénie entr'acte Detthoveu a voulu indiquer l'ar restation d'Egmont par le duc d'Albe, puis les efforts de Claire pour amener le peuple à une démoi:s'r;ition en faveur de son amant. Kn dehors de ces cinq morceaux on compte encore la musique des deux romances chantées par Claire, dont, dans notre traduction, nous avons Conservé le rhythme ; un me/or/mmc de-cri pt if de la mort de Claire et un .mtrede son appaiilion sous les traits delà liberté ; puis enfin récl.il final, indiqué [lar Gœthe sous le nom de symphonie triomphale. En tout neuf morceaux, qui >e placent à côté des plus sublimes œuvres du maître, et peuvent être considérés comme le meilleur modèle de la musi{|ne de scène. Bien que celle ampliiication musicale ne se trouve plus concorder avec le iram^ tel «luon le donnn aujourd hni, on n'en continue pas moins de la jouer avec la rédaction de ^chil.er, pour laquelle elle n'avait pis été composée.
La scandid use allaire du Collier aviiil singulièrement frappé Gœthe. CVsl elle (pii. jointe à la curiosité cpi il éprouvait à rég;«rd d- la bizarre carrière de Cagliostro, lui inspira sm pièce du Grand CoplUe. La clef des personnages esl facile a irouver ;
SUn LE TlIKATRi: DE GŒ TIIK. xj
le chanoine, c'est Iccndinal (k* llolum, lu iiKuqiiise el In inaitjiiis représenleiit la r.oinlesse de l.a Moite el son mari, aiicii'n illicier de ^ciuiiiiiieiie ; l;« iiiëce, dont (îœllii' a lail une civa- Ime iiitére^saiilo. existe dans l'allaiie uhiliililf, mais l'Ile n'y est qu'un inslrunienl vnli^aire cl tout à lait secondaire. I,e comte de R^stn» n'es! antre (|ue l^iglioslro.
Les dernitTcs pièces d»; Cœllic, y compris le Grand Cophte, appartiennent, pour ainsi diie, à sa manière politique. I);ins cette comédie, eommedaiis les deux suivantes : le Citoyen-Général el les Hévoltés, même dans la Fille naturelle, où cependant il alfecte une ailuie des plus abstraites, on voit clairement l'effet produit sur son esprit calme et bien ordonné par les secousses sociales de la Hévolution française. Le sujet de /a l'ille naturelle est emprunté aux Mennolres de Stèpjianie-Lonise de Bonrbun-Conti. Dans l'idée de Gœlhe, le drame actuel n'était que la première partie d'une trilogie, où les événements qui traversèrent cette étrange existence devaient se développer. Walheurensement, ce projet ne lut point mis à exécution.
Telles sont les observations qu'il nous a semltié utile de placer en tête de celle nouvelle édition du Théâtre de Gœthe. .Nous nous sommes, aulant que possible, abstenu de (Ommenlaires parce que, à noire avis, le meilleur coramentaeur de Gœliie, surtout en ce qui touclie son œuvre dramatique, c'est Gœîbe lui-même. En lisant ses Mémoires, ses conversations avecEckermann, sa coi respcmdance avec Schiller, ouvrages dont la Bibliothèque Charpentier publie des traductions, on retrouve 1m plupart lies pei^oiiiiages (-ni, idéalisés par son génie, p^'Uplent son Théâtre, et la trace des sentiments qu'il leur lait exprimer.
Tbéophile Gautieb fils