‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 193 sur 211 · ÉPILOGUE. 3o · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE. 3o

Ce que nous avons pris, d'un accord unanime, Pour une action sainte, et juste, et magnanime, Oh! ce n'est qu'un forfait, — tellement odieux, Que, pour le châtier, il faut la main des dieux ! Oui, la nature semble elle-même le dire !... Depuis deux ans^ toujours ardente à nous maudire, Elle pleure César dans la tombe enfermé 1 Et, comme s'il était son enfant bien-aimé, Dans la création jetant sa plainte amère. Elle porte le deuil, inconsolable mère! — Maintenant c'est à peine encor si nous voyons Le soleil, qui, versant quelques pâles rayons, Ne mûrit même plus, feu triste et monotone, Ni les moissons d'été, ni les pampres d'automne. Quoi ! le flanc de la terre est-il donc épuisé? Non ; le sang de César avait tout arrosé 1... Lorsque César vivait, la plaine était fertile! — Action monstrueuse!... hélas! crime inutile !... Quand nous avions le monde à reconstituer. Ce n'était pas César qu'il nous fallait tuer : C'était, puisqu'en lambeaux la république tombe, La morte qu'il fallait ranimer dans sa tombe!... Le passé, l'avenir se dressent contre nous. — Serait-il vrai — je sens frissonner mes genoux — Que, perdant une cause ou la faisant immonde. Le meurtre politique est sans fruit pour le monde? Et, tout couvert de sang, me faut-il avouer Que l'infâme poignard tranche sans dénouer? S'il en était ainsi... meurtriers que nous sommes! I- 26.

3o6 LE TESTAMENT DE CÉSAR.

Toutes mes notions sur les dieux, sur les hommes,

N'étaient rien qu'un vertige, un éblouissement;

Et moi je reconnais, à mon dernier moment,

Que ce flambeau des temps passés, tremblant dansTombre,

A la lueur duquel j'ai lu mon devoir sombre.

N'était qu'un feu trompeur, guide fourbe qui nuit.

Et nous pousse à l'abîme où s'engouffre la nuit !

Oh! de ta liberté, Rome, je désespère!

Ainsi j'aurais mieux fait de l'appeler mon père,

Cet homme, astre immortel qui sur notre âge a lui.

Et mieux fait de courber le genou devant lui? —

A Sardes, une fois, vers cette heure nocturne,

N'ai-je pas vu marcher son ombre taciturne.

Qui, vers moi soulevant ses regards abattus.

Dit : « Tu me reverras à Philippes, Brutus ! )>

Nous sommes à Philippe : aux champs de Macédoine,

Vaincu, je fuis devant Octave et Marc-Antoine !

Je n'ai plus qu'un lien sur terre : Porcia,

Qu'à mon sombre destin l'hymen associa!...

Viens, spectre formidable, et que ta voix profonde

Dise le dernier mot des choses de ce monde :

Car je l'ai demandé jusqu'ici vainement

A la philosophie, oracle impur qui ment! —

Je t'en conjure, ô toi que la nuit lourde enferme,

Apparais! je t'attends, l'âme sereine et ferme!...

Viens, tel que je t'ai vu, dans mes rêves, souvent :

Je serai calme et froid comme près d'un vivant î

11 attend immobile ; Straton seul paraît derrière lui.

Page 1