ACTE V
* O mère infortunée ? alors que sur vous deux
* J'ai de tous les forfaits commis les plus hideux ! — L'aspect de mes enfants eût réjoui mon âme !,..
Je les aime toujours... mais leur naissance infâme 1... Je n'aurais jamais pu les voir, voir de mes yeux Cette ville, ces tours, les saints temples des dieux,
* Que moi seul des Thébains, né sous le diadème,
* Je me suis de ma bouche interdits à moi-même,
* Quand je vous ordonnais à tous, fils de Cadmus,
* De chasser le fléau, né du sang de Laïus ! Sur vous, sur les témoins de ma honte vivante Aurais-je pu lever les yeux sans épouvante ?
Non. — Que ne puis-je encor, que ne puis-je, à l'instant,
Fermer la route aux sons que mon oreille entend ?
Aveugle et sourd, j'irais, traînant mes pas funèbres,
Entouré de silence, entouré de ténèbres ;
Car, pour le malheureux, c'est un soulagement.
Lorsque, isolé de tout, il perd le sentiment 1 —
Pourquoi m'as-tu reçu dans ton ombre profonde,
O Cithéron ? Pourquoi, lorsque je vins au monde,
Ne m'as-tu pas tué sur tes âpres sommets,
Afin d'ensevelir ma naissance à jamais ?
O Polybe, ô Corinthe ! et toi, longtemps prospère,
Maison que je norximais la maison de mon père.
Sous de brillants dehors, dans le palais d'un roi,
Quel immonde fléau vous nourrissiez en moi !
Coupable, je suis né d'une race coupable. —
Triple route, vallée obscure et lamentable,
Noir buisson, noir sentier, qui, près des trois chemins,
Bus le sang de mon père, épanché par mes mains !...
Oh ! vous rappelez-vous ce meurtre que j'abhorre,
Et ce qu'ici j'ai fait de plus horrible encore?...
Hymen, funeste Hymen, toi qui m'as enfanté,
Tu fais rentrer mon sang aux flancs qui m'ont porté,
Et tu produis au jour, conçus du même germe.
Pères, frères, enfants, qu'un même sein renferme,
Épouses, mères, sœurs, mélange incestueux,
Et tout ce que l'enfer a de plus monstrueux !
Mais c'en est trop ! il est des hontes qu'il faut taire :
Au nom des dieux, amis, sur un bord solitaire
Cachez-moi! tuez-moi!... Dans l'Océan profond
Que mon corps brisé roule, et disparaisse au fond!...
Venez 1 daignez toucher un malheureux... sans craindre :
Mes maux, faits pour moi seul, ne sauraient vous atteindn
LE CORYPHÉE
Créon vient à propos. Dis-lui ce que tu veux : Lui seul, te conseillant, peut souscrire à tes vœux, Car lui seul désormais gouverne cet empire.