FIN D ŒDIPE ROI
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« Gomment se fait-il qu^un drame représenté <( avec un très-grand succès, comblé d^éloges par « toute la presse, admirablement joué, ait brus- « quement disparu de la scène française, sans (( jamais y reparaître, non plus que sur aucun « autre théâtre ? »
Cette question, que de fois on Ta faite à l'auteur du Testament de César.
La réponse n'était vraiment pas difficile; mais à quoi bon ? Il aurait fallu entrer dans certains détails, d'une nature assez délicate, et qui appartiennent à l'histoire littéraire et politique de ces vingt-cinq dernières années; il aurait fallu remuer
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de pénibles souvenirs, parler de choses qui, même encore aujourd'hui, pourraient avoir Pair de récriminations et de plaintes rétrospectives. N'accusons personne ; les circonstances n'étaient pas favorables. Il y a des époques troublées où les plus honnêtes gens eux-mêmes ne font pas toujours ce qu'ils voudraient faire. ^
Voici notre réponse. Rien de plus, rien de moins :
C'était vers la fin de l'année 1849.
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
comme dit le poè'te.
Peut-être n'était-ce pas le moment de transporter sur la scène cette brûlante page d'histoire romaine? Toujours est-il que jamais auteur n'avait moins songé à l'allusion politique. Ce drame, tout inspiré de Shakspeare, était conçu, préparé, écrit déjà en partie depuis plusieurs années, dans un temps calme, lorsque Michelet lui-même, dans sa belle histoire romaine, corrigée plus tard et gâtée peut-être, donnait presque raison à César contre Brutus. César, avant 1848, était, dans la nouvelle école historique, l'homme de l'avenir et de la liberté humaine; Brutus, lui, n'était plus
qu'un sophiste, un rêveur, sublime peut-être de stoïcisme et de vertu farouche, esprit honnête, mais étroit, ne comprenant la liberté que pour sa caste, un noble, un patriote des temps passés, ennemi du progrès, — ce que la foule appelle un aristocrate.
L'auteur du Testament de Césai\ impartial entre ces deux grandes figures, les avait représentées dans son drame telles qu'il les voyait dans sa pensée, sans prendre parti ni pour Tune ni pour l'autre, mais les aimant toutes deux d'un égal amour, d'un égal enthousiasme. César peut-être avec plus de sympathie.
Quoi qu'il en soit, malgré les difficultés et le péril inséparables d'un sujet pareil dans un pareil moment, jamais drame n'avait fait son entrée sur la scène d'une façon plus heureuse. C'était le début de l'auteur au théâtre ; mais il arrivait, plein de confiance et d'espoir, soutenu par l'expérience et les conseils d'un illustre ami, du plus grand génie dramatique de notre époque après Victor Hugo. Shakspeare et notre cher Alexandre Dumas, deux bons conseillers! Aussi quel succès de lecture, quelle réception I Un tour de faveur, une distribution magnifique ! Geffroy, Ligier,
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Beauvallet, dans ces trois rôles : César, Marc- Antoine, Brutus. D^excellents artistes pour les moindres personnages : Maubant, dans un rôle de gladiateur; Got, tout jeune alors, mais déjà comédien de génie, consentant à joaer le bouffon de César.
Les journaux du temps sont là pour dire ce que fut la première représentation. La foule applaudissait; le Président de la République luimême, attentif et silencieux dans cette avantscène qui devait être bientôt la loge impériale, écouta le prologue et la moitié du premier acte avec une sympathie marquée. Il mêlait parfois ses bravos à ceux du public, lorsque vint la grande scène où César déroule aux yeux de Brutus sa politique et ses projets.
Je vois que, chaque jour, dans une route oblique Ton bras ambitieux pousse la République 1
dit Brutus avec une douloureuse amertume. Je t^admire. César!... Je faime! Mais ce que j^a-
bhorre...
C'est le titre de roi !
C'est le trône qui monte au-dessus de la loi !
Un tonnerre d^applaudissements, quatre ou
cinq fois répété, accueillit ce dernier vers tout naturel dans la bouche de Brutus, et qui, certes, ne visait personne au delà de la rampe. C'est une misérable et sotte chose que Tallusion politique au théâtre *, elle déshonore parfois le poète, elle stigmatise encore plus Toffenseur que l'offensé.
A partir de ce moment, la pièce était condamnée ; ce n'était plus qu'une affaire de temps.
La supprimer du jour au lendemain , sans prétexte avouable, ce n'était guère possible : ce^ choses-là ne se firent que plus tard.
Et pourtant, une huitaine de jours avant la première représentation, comme des rumeurs flottaient dans l'air, comme on parlait vaguement de coups d'Etat, — sur la prière instante d'un brave homme qui tremblait de perdre sa place, l'auteur s'était résigné à un sacrifice pénible : la fête des Lupercales, avec la tentative avortée de couronnement sur la place publique, avait disparu tout entière... Ce qui n'empêcha point l'honnête directeur de se voir assez brutalement congédié quelques jours après.
Que pouvait, dans cette occurrence, la bienveillante sympathie de l'administration nouvelle? I. 10
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Rien, ou presque rien. Il fallut courber la tête. On aurait pu se plaindre, faire comme tant d^autres beaucoup de bruit dans les journaux : on préféra le silence.
Plusieurs années après le 2 Décembre, la proscription durait encore, muette et sourde, mais inflexible. D'où venait-elle ? Du maître ? Oui ,
dVbord; mais ensuite?... Le nouveau César, une
fois tout-puissant, lui qui non plus n'aimait pas la vengeance, n'avait certes pas gardé rancune au drame innocemment coupable. Deux ou trois fois même, Tinterdit semblait levé; les rôles se distribuaient, le décorateur se mettait en besogne; mais toujours, au moment d'entrer en répétition, l'inévitable obstacle se dressait de nouveau, toujours ce mot : Non possiimus. Trop de zèle! trop de zèle ! •
Il y a de braves gens plus royalistes que le roi. Marc-Antoine était plus césarien que César.
Maintenant que Geffroy n'est plus au théâtre, que Ligier et Beauvallet sont morts, — comme ce drame ne sera sans doute plus jamais représenté, nous voulions aujourd'hui le réimprimer dans sa forme première, non tel qu'il fut joué le 10 novembre 1849 à ^^ Comédie-Française, mais tel
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qu'il a été lu, reçu, et répété quatre ou cinq mois de suite, en cinq actes, un prologue et un épilogue, sans coupures, sans modifications, avec son ampleur un peu trop shakspearienne sans doute et trop exubérante pour notre scène. Mais, après quelque hésitation, nous avons cru devoir conserver la forme adoptée par la Comédie-Française qui, peut-être, n'avait pas tort au point de vue des exigences théâtrales. La représentation d'une pièce ne doit pas durer cinq ou six heures. Il serait toujours facile, au besoin, de rétablir Pacte supprimé. Nous le publions à la suite du Testament de César.
Juillet 1874.
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