‹ ThéâtreChapitre 143 sur 201 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Au bouffon.

As-tu bien froid?... J'ai froid aussi.

Viens, mon enfant.

A Kent.

Oii donc ce chaume?

KENT

Par ici,

LEAR

Nécessité, misère, oh! vous êtes habiles!... Que de prix vous donnez aux choses les plus viles! — Pauvre fou, pauvre ami, va, j'ai toujours, crois-moi, Une part de mon cœur qui souffre aussi pour toi!

LE BOUFFON

Il chante.

Un vrai sage rien ne l'étonné.

Sois toujours gai, ris et chantonne !

Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il tonne.

Nargue la pluie et les autans.

Un ciel trop bleu, c'est monotone :

On se fatigue du beau temps !

LEAR

C'est vrai, mon pauvre enfant!

A Kent.

Viens à cette cabane.

Il fait quelques pas, une main sur l'épaule de Kent.

LE BOUFFON

Belle nuit, à glacer même une courtisane!

KENT, montrant au Roi le sentier escarpé par lequel il est venu.

* Appuyez-vous sur moi, mon bon seigneur; venez.

* Tous les fléaux du ciel, contre vous déchaînés,

* C'est trop pour une force humaine!... Allons, courage!

LEAR, s'arrêtant tout à coup^ une main sur son cœur.

* Laisse-moi!

KENT

* Quelques pas encor. .. pour fuir l'orage.

LEAR

Veux-tu briser mon cœur?

KENT

Plutôt briser le mien!

Mon bon seigneur, venez.

LEAR

Va, je ne crains plus rien.

Tous ces vents mutinés, cet orage implacable, Pour toi c'est chose horrible, et cette nuit t'accable!... Mais où de plus grands maux viennent s'appesantir, Une moindre douleur se fait bien peu sentir.

* D'un lion courroucé tu fuirais la poursuite;

* Mais si, tout rugissants, les flots barraient ta fuite,

* Pâle, effaré devant l'onde en rébellion,

* Tu te retournerais en face du lion. —

Le corps est délicat lorsque Tàme est sereine ! Une tempête en moi bouillonne, souterraine. Orage plein de trouble et d'agitation.

Qui ne laisse à mes sens nulle autre émotion!..,

f ACTE III. 2i3

Oh! des enfants ingrats!... C'est comme si ma bouche , Mordait ma main qui veut la nourrir!... Mais je touche

A ma vengeance!... Allons, mes pleurs! il faut cesser. — ■ Par une telle nuit, me chasser î — me chasser! — • Je supporterai tout... O vent, gronde! éclair, brille!

Par une telle nuit! — Régane, Gonerille!... ! Ce vieux père, si bon, qui vous a donné tout... , Pensée horrible !... O dieux!... la folie est au bout!

Assez!...

I KENT

Mon bon seigneur, venez... Qui vous arrête?

LEAR, à Kent.

Va toujours, songe à toi d'abord. — Cette tempête Arrache ma pensée à des choses, hélas ! I Qui me feraient bien plus de mal!... Ne m'attends pas. Je te suis.

Comme en prière.

Indigents,, qui n'avez pas d'asile!...

Au bouffon.

Entre, le premier, toi; je serai plus tranquille. Tu souffres! — Moi, je vais prier, et puis dormir.

Le bouffon s'éloigne et disparaît à travers les rocherà.

LEAR, se croyant seul.

Vous tous, les malheureux! vous que j'entends gémir Dans mon cœur!... In.ligents, que l'orage torture, Vos têtes sans abri, vos corps sans nourriture. Vos membres grelottant sous de minces haillons, Comment les garantir, quand ces froids tourbillons

Soufflent? — Oh ! jusqu'ici, de toutes ces misères

J'ai pris trop peu de soin... Vous êtes nécessaires,

Apres enseignements qu'apporte la douleur!...

Riches, souffrez afin de plaindre le malheur;

Et pour lui faire voir des cieux plus équitables.

Donnez-lui quelquefois les miettes de vos tables 1

Il se dirige avec Kent vers la cabane. Tout à coup une voix lamentable se fait entendre au milieu des rochers.

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