ACTE III, SCÈNE V
BERNARD
Noîis voilà seuls, Monsieur ; vous avez désiré me parler, je us écoute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits?
Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous lai dit ; je aime pas à me répéter.
BERNARD
Eh bien! alors...
DESTOURNELLES
Je ne suis venu que pour connaître vos intentioDS.
BERNARD
Mes intentions?...
DESTOURNELLES
Il m'est permis de les ignorer, puisque vous ave: laissé (outes mes lettres sans réponse ; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous m'avez donnés, et qui sont encore entre mes mains...
BERNARD
J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans meccnsulter?
DESTOURNELLES
Je vous consulte... Que dois-je faire?
BEr.NARD.
Rien.
DESTOURNELLES
Ainsi, VOUS renoncez?,..
BERNARD
Je ne m'explique pas là-dessus... Je verrai, j'aviserai... Nous en reparlerons , rien ne presse.
En effet, de quoi s'agit-il?... de venger votre père... Les morts peuvent attendre.
BERNARD
Monsieur 1
DECTOURNELLES.
Vous habitez la maison du garde... Je comprends qu'un pareil séjour ait amolli votre cœur, et lui ait conseillé rindul-^enceet l'oubli.
BERNARD
Encore une fois 1...
DESTOIRNRLLES.
Ah! tenez, laissez-moi vous parler franchement, car ce n'eil plus de votre patrimoine qu'il s'agit, à celte heure; mais de votre
honneur, de votre dignité.
BERNARD
Monsieur Destournelles!...
DESTOUr.NELLES.
Monsieur Bernard, vous ne deviez rester ici qu'à la condition d*y commander en maître... C'est mon avis. Voilà six semaines, c'était aussi le vôtre. La colère blanchissait vos lèvres, des éclairs partaient de vos yeux, vous parliez de punir les méchants de leurs iniquités... Et voilà qu'aujourd'hui vous hésitez !...« Vous verrez... « vous aviserez... rien ne presse !... » Et en attendant, vous vivez en joie au milieu de vos ennemis , sous le toit d'où ils ont chassé votre père.
Monsieur... c'est qu'il y a six semaines, j'ignorais certains détails... on avait su m'inspirer certaines préventions... qui maintenant sont dissipées.
DESTOURNELLES
Vraiment?..,
BERNARD
C'est qu'alors... Enfin, Monsieur, qui me dit que ne sont pas là
de nobles cœurs indignement calomniés par l'envie?
DESTOURNELLES
Qui VOUS le dit?... Moi. Moi, Sylvain Destournelles, qui n'ai jamais calomnié personne, quoique avocat... Et que vous le savez bien, que madame de Vauberl n'est pas une belle âme!... que vous savez bien que le marquis cache l'égoïsme d'un vieillard sous l'étourderje c'un enfant!— Osez le nier. Et croyez-vous donc que je ne devine pas le charme qui vous a reteau, qui vcua relient encore?
BERNARD
Monsieur 1
DESTOURNELLES
Est-il besoin de vous l'apprendre ?
BERNARD , cf/rayé.
Monsieur, pas un mot de plus.
ALTE m, SCEXE V. 81
DESTOURNELLES
Ah! pai'dieu, j'irai jusqu'au bout... vous aimez* ,
Sile nce ! . . . silence , malheureux !
DESTOURNELLES
Vous aimez mademoiselle de La Seiglière,
BERNARD
Moi!... Je n'ai rien dit... rien fait...
DESTOURNELLES
Atteint et convaincu, vous Taimez. [Geste de dêpît de Bernard; il garde le silence.) Eh bien ! mon cher monsieur, vous voilà dans une jolie passe ! — Comment comptez-vous en sortir?
BERNARD
Monsieur... mon parti est pris... Vous en penserez ce que vous voudrez... je ne dépouillerai jamais la fille qui aida mon père à vivre et à mourir.
DESTOURNELLES, à part.
Le tour est joué. {Haut.) Que ferez-vous alors?
BERNARD
Je partirai.
DESTOURNELLES
Vous partirez!... vous abandonnerez un million d'héritage?
BERNARD
Je suis né sous un toit de chaume; j'ai vécu dans les camps, j'ai dormi sur la neige ; mon épée me reste , il suffit.
DESTOURNELLES
Insensé!... Ne voyez-vous donc pas qu'en agissant ainsi, vous donnez, tête baissée, dans le piège qu'on vous a tendu?
Que voulez-vous dire?
DESTOURNELLES
0 candeur!... ô naïveté des guerriers!... Monsieur Bernard; ;9 veux croire avec vous a la droiture du marquis, à la sincérité de l'affection qu'il vous témoigne. Vous l'amusez : c'est tout ce qu'il lui laut. Je parierais même qu'il ne sait déjà plus ce que vous êtes venu faire ici. De son côté, monsieur de Vaubert, absorbé par l'étude des trois règnes de la nature, ne se doute même
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pas de ce qui se passe autour de lui : c'est le privilège de la science. Mais la baronne, mon jeune ami? — Vous souvient-il de l'apologue du lion amoureux ?
BERNARD
Eh ! Monsieur, laibcons là la baronne ; c'est bien de cette femme qu'il s'agit! — Que mademoiselle de La Seiglière soi^ beureuse; qu'elle ig.Lore à jamais les intrigues qu'elle a servies sans s'en douter; qu'elle continue de vivre calme, sereine, sans défiance, au milieu du luxe de ses ancêtres : voilà ce que je veux. Quant à madame de Vaubert , elle peut triompher tout à son aise , cela m'est vraiment bien égal. [Il quitte Destournelles , et va près de la fenêtre, à gauche.)
DESTOURNELLES , À part ^ traversant la scène.*
Diable! diable! c'est plus sérieux que je ne pensais... et si je ne trouve un moyen... Mais, quelle idée! Si la baronne s'était prise dans son propre piège?... si mademoiselle de La Seiglière?... Il est bien, ce garçon!... depuis six semaines ils ne se quittent pas... 0 amour ! si j'ai deviné juste, je te bénis et je t'élève un temple !.,. {Haut.) Monsieur Bernard, vous ne partirez pas.
BERNARD
Ma résolution est inébranlable.
Vous ne partirez pas, vous dis-je.
BERNÂBD.
Qui m'en empêchera?
DESTOURNELLES
Qui?... Mademoiselle de La Seiglière.
BERNARD
DESTOURNELLES
BERNARD
Comment?
Elle vous aime.
Vouâ ôles fou !
DESTOURNELLES
Elle ^Oîis aime... et vous l'épouserei,
BERNARD
Moi !
I, B«roard, Detkoareellrt.