‹ ThéâtreChapitre 159 sur 254 · RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA · texte numérisé non relu

RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA

LIBRAIRIE NOUVELLE boulevard des italiens, 15, AU COIN DB la uob de grammont

Droits de reprodactioD, de traduclioa et de représentation réservé»

LA

PERSONNAGES

FRANTZ WAGNER MM. Leroux.

SPIEGEL GoT.

LE BARON DE BERGHAUSEN Provost.

LA MARGRAVE DE ROSENFELD. . . . M"-" Allan. FRÉDÉRIQUE WAGNER, cousine de Fraiitz Madel. Brohax.

DOROTHEE, fille de la margrave E. Dubois.

STURM, intendant du château MM. Mathien.

GOTTLIEB, notaire Anselme.

Un laquais du baron Montet.

Un laquais de la margrave Bertin.

Un facteur Tronchet.

Un domestique du château Castel.

La scène se passe en Caviôre, vcis d82o.

Nous croyons devoir reproduire ici, en guise de préface, la lettre C[ue les auteurs ont écrite à propos de l'opposition qu'ont soulevée los premières représentations de la Pierre de Touche.

(Note des Éditeurs.)

Si le public n'avait depuis longtemps l'habitude de lais- .ser tomber les mauvaises pièces dans le désert, s'il s'en vengeait autrement que par ses bâillements ou son absence, nous aurions la modestie de croire que les sifflets dont il accueille tous les soii^s la Pierre de touche ne s'adressent qu'aux défauts de l'ouvrage, et nous nous tairions. Mais, dans ces temps d'indifférence littéraire, ces sifflets ne sauraient être qu'une protestation passionnée contre l'idée mère de notre comédie, et c'est pour nous

un devoii' de la défendre en l'expliquant. Evidemment, il

y a eu méprise.

Nous avons voulu personnifier dans le personnage de Frantz Wagner les mauvaises passions de notre temps, l'envie, l'impuissance orgueilleuse, les déclamations de la paresse, la révolte des ambitions souffrantes. Nous avons voulu montrer que ces réformateurs de bas étage, qui ont la prétention de refaire le monde, le feraient pire qu'il n'est, s'ils le faisaient à leur image. Pauvre, Frantz s'exhale en invectives contre les riches et la société; riche, i donne l'exemple de toutes les duretés, de toutes les ingratitudes, de toutes les vanités.

Spiegel représente, au contraire, les sentiments honnêtes, le travail patient, la pauvreté contente, lœta paupertas, la soumission aux lois éternelles. Il devient riche, lui aussi ; mais l'argent ne le corrompt pas.

Si l'on s'est mépris sur nos intentions, à qui faut-il s'en prendre? N'avons-nous pas été assez exphcites? La pièce tout entière est en germe dans la première scène. Que répond Spiegel aux déclamations de Wagner?

« L'opulence est un état difficile à exercer. Il faut y être acclimaté pour la pratiquer sainement. Elle ressemble à ces contrées d'Amérique qui respectent les habitants et donnent les fièvres aux étrangers...

» n ne faut pas tant crier contre les riches : ils nous valent bien ; à leur place, beaucoup d'entre nous feraient peut-être comme beaucoup d'entre eux, sinon pis...

• — Je ne demande (ju'à être mis à l'épreuve, » répond Frantz.

Il hérite et l'épreuve commence.

Est-ce assez clair? Comment a-t-on pu s'y tromper? Toujours est-il qu'on s'y est trompé, a Je suis im bon pauvre, dit Spiegel : Je serai peut-être un mauvais riche. Il y a peut-être en moi une foule de mauvais instincts qui n'attendent qu'un rayon de soleil pour se dresser et siffler. » Que faut-il en concku'e» sinon qu'il est plus difficile et plus méritoire de réprimer les mauvais penchants de la nature humaine au milieu des tentations de Fopulence que dans l'impuissance de la pauvreté? Cette vérité philosophique, qui était déjà un lieu commun du temps de Sénèque, ne vient-elle pas à l'appui de l'idée génératrice de notre comédie? Nous ne prétendons pas par là que l'argent corrompe l'homme, mais seulement qu'il le développe. Et, en effet, le caractère de Frantz ne change pas : il ne fait que se développer. N'annonce-t-il pas tout d'abord ce qu'il sera plus tard? Avec quelle indolence il se laisse servir par ses deux amiis ! Avec quel égoïsme il accepte de Spiegel un dévouement iu acceptable 1 Quelle tiédeur, quelle nonchalance quand il s'agit de porter un secours à im ami malade ! Quel orgueil lorsqu'il repousse du pied les cinq cents florins qui donneraient à Spiegel le di'oit de se reposer un peu! Et quand la fortune arrive à Spiegel, quel est le premier sentiment de Frantz? L'en\'ie. « Tu as de la chance, toi! » lui dit-il.

Encore un coup, est-ce assez clair? Et si la mauvaise

nature de notre personnage no se révèle pas d'abord plus énergiquement, n'est-ce pas qu'elle manque encore d'air et d'espace?

On nous reproche d'avoir donné du génie à ce misérable; mais, quand une seule œuvre, si belle qu'elle fût, impliquerait le génie, quand nous n'aurions pas vu de nos jours avorter tant de glorieuses espérances, Frantz, en renonçant à son art, ne montre-t-il pas lui-même qu'il n'était pas un véritable artiste? Non, nous n'avons jamais pensé à donner du génie à cet homme ; nous voulons croire que le caractère et le talent sont solidaires, et c'est aussi l'opinion de Spiegel, qui dit à Frantz : « J'ai bien peur que tu n'aies un grain d'envie au cœur. Prends garde à cela! c'est une mauvaise herbe qui t'envahira et pompera toute ta sève ! »

Quant au dénoûment, nous persistons à le trom-er d'une moralité terrible. Nous sommes de l'avis de Mathurin Régnier :

Il n'est rien qui punisse Un homme vicieux comme son propre vice.

Frantz a fait le désert dans son cœur, et son triomphe nous semble plus navrant que ne l'eût été le spectacle de sa ruine. Frédérique et Spiegel vont retrouver le bonheur dans la petite chambre où ils l'avaient laissé ; Frantz reste seul entre la margrave et le baron, qui se sont partagé la proie, et, pour que le châtiment soit complet, en voyant

partir Frédérique, il a senti liii-méme sa détresse et son abandon.

Nous avons à répondre encore à une imputation non moins grave, celle d'avoir voulu personnifier la noblesse dans le baron de Berghausen et la margrave de Rosenfeld. Disons-le tout de suite : ces personnages de fantaisie n'ont pas la prétention d'être des portraits. Notre pièce n'est pas une comédie de mœurs : c'est le développement d'une idée ; elle ne s'est pas proposé de peindre des classes et des professions, mais de défendre une thèse. Elle a pris les personnages là où son action les demandait, sans ar- -rière-pensée de satire. Le baron et la margrave ne repré sentent pas plus la noblesse que Frantz ne représente les musiciens et Spiegel les peintres. Il nous a semblé que ce genre de comédie n'imposait à ses personnages que d'être vrais humainement et non socialement. D'ailleurs, pour qu'il n'y eût pas sur nos intentions de méprise légitime, nous avons mis partout le correctif à côté de ce qui pouvait sembler une satire des classes : de même que le cœur de Spiegel compense celui de Frantz, et les manières de Frantz celles de Spiegel, le comte Sigismond ne défend-il pas largement la noblesse contre le baron et la margrave? On peut nous objecter que ces deux intrigants ne devraient pas être en pied dans leur monde ; mais remarquez bien que leur monde ignore leurs manœuvres ; il ne connaît d'eux que les apparences, qui jusque-là ont été magnifiques chez l'un, austères chez l'autre; le seul gentilhomme qui les ait pénétrés est le comte Sigismond,

un représentant que la noblesse ne reniera pas, celui-là! et il les a déshérités comme indignes.

Toutes ces explications ne cherchent pas à prouver que notre pièce soit bonne ; elles la défendent seulement contre le procès de tendance que lui fait une partie du public. Cela posé, nous abandonnons notre comédie à sa destinée, acceptant toutes les critiques qu'on en a faites et toutes celles qu'on en pourra faire.

Emile AUGIER. — julbs SANDEAU.

LA

Page 1