SCÈNE PREMIÈRE
LA MARGRAVE, LE BARON, ils entrent par la droite, de la salle du fond.
Quel luxe! quel éclat! c'est princier.
LA MARGRAVE
C'est royal.
LE BARON
Que voilà bien nos parvenus! 11 y a un mois à peine, c'était trop gueux pour entrer en ménage, et ça tranche aujourd'hui du grand seigneur! Ça donne une soirée de contrat, à laquelle est conviée toute la noblesse du pays.
LA M4RCRAVE.
L'accueil qu'il a reçu chez le feld-maréchal lui a tourné la tète. Je savais bien ce que je faisais en l'introduisant dans ce monde, qu'on peut railler de loin, mais où nul n'est entré sans en subir le charme. Il en est sorti enivré.
LE BARON
Oh ! il a été le roi de la fêle.
LA MARGRAVE
Je l'avais bien prévu ; toutes les bizarreries de sa situation, le testament du comte Sigismond, notre séjour ici. ^'histoire du sanglier, tout cela faisait de lui le point de mire d'une curic-ité qu'il
a pu prendre pour de l'empressement. Puis il s'est mis au piano, il a joué sa fameuse symphonie, qui a été couverte d'applaudis-ements polis; bref, il a pu se croire complètement accepté par l'aristocratie, et il a trouvé tout simple de l'inviter sans façon à venir fêler son contrat.
LE BARON
Oh! il va vite! Je n'aurais pas osé compter moi-même sur des progrès si rapides.
LA MARGRAVE
Oui, c'est une riche nature. Ses instincts, qui végétaient dans le froid de la pauvreté, ont éclaté tout à coup, comme les fleurs des tropiques, dans la serre chaude de la richesse. Et; à mesure que la température s'élève autour de lui, ses vanités jettent de nouvelles pousses, de nouveaux bourgeons. A peine enrichi, il étalait devant nous toutes les puérilités du faste ; la vue seule de nos armoiries a suffi pour lui montrer l'infériorité de la fortune; il n'a fait qu'entrevoir notre monde, et son orgueil n'admet déjà plus qu'on puisse en voir un autre. De là à vouloir la noblesse, il n'y a qu'un pas, et, une fois de notre caste, je suis tranquille, il n'en prendra que les préjugés, mais il les prendra tous.
LE BARON
En attendant, le contrat se signe ce soir.
LA MARGRAVE
Ce n'est pas fait.
LE BARON
Hum 1 II n'est pas douteux que Frantz n'ait pénétré nos projets.
LA MARGRAVE
Oh! ce n'est pas douteux. Les allusions délicates de M. Spiegel...
LE BARON
Le drôle! Tout à l'heure encore, n'est-il pas venu me prévenir d'un air mystérieux qu'il y avait un huissier dans l'antichambre 1 J'en ai frissonné, margrave.
LA MARGRAVE
Il y avait de quoi. Mais, en fin de compte, notre hôte n'a pas fait la moindre allusion, et, puisqu'il n'a pas rompu la glace, notre position est entière. Le reste me regarde. Vous avez sur vous la lettre du feld-maréchal?
La voici. Il nous donne là, sans s'en douter, un fameux coup d'épaule, grâce à sa morgue habituelle!