ACTE I, SCENE IV
VERDELET
Ça n'a pas toujours été ton principe. Du reste, tu as réussi : ton gendre a pour toi des bontés familières qu'il ne doit pas avoir pour les autres domestiques,
POIRIEK.
Au lieu de faire de l esprit , méle-toi de tes affaires.
VERDELET
Je m'en mêle , parbleu ! Nous sommes solidaires ici , nous ressemblons un peu aux jumeaux siamois, et, quand tu te mets à plat-ventre devant ce marquis, j'ai de la peine à me tenir debout.
POIRIER
A plal-ventre 1 Ne dirait-on pas?... ce marquis ! Crois-tu donc que son titre me jette de la poudre aux yeux? J'ai toujours été plus libéral que toi , tu le sais bien , je le suis encore. Je me moque de la noblesse comme de ça! Le talent et la vertu sont les seules distinctions sociales que je reconnaisse et devant lesquelles je m'incline.
VERDELET
Diable ! ton gendre est donc bien vertueux?
POIRIER
Tu m'ennuies. Ne veux-tu pas que je lui fasse sentir qu'il me doit tout?
VERDELET
Oh i oh ! il te prend sur le tard des délicatesses exquises. C'est le fruit de tes économies. Tiens , Poirier, je n'ai jamais approuvé ce mariage, tu le sais; j'aumis voulu que ma chère filleule épousât un brave garçon de notre bord ; mais puisque tu ne m'as pas écouté...
POIRIER
Ah! ah! écouter monsieur! il ne manquerait plus que celai
VERDELET
Pourquoi donc pas?
Oh ! monsieur Verdelet ! vous et*» un homme de bel esprit et de beaux sentiments... Vous avez lu des livres amusants.,. Vous avez sur toutes choses des opinions particuhères ; mais en matière de sens commun , je vous rendrais des points.
U LE GnNDRR \)E M. POIRIER.
VEUDELET.
En matière de sens commun... tu veux dire en matière commercjalc. Je ne conteste pas : tu as gagné quatre millions tandis que j'amassais à peine quarante mille livres de rentes.
l'OiniER.
El encore, grâce à moi.
VERDELET
D'acccrd ! Cette fortune me vient par toi, elle retournera à ta fille, quand ton gendre t'aura ruiné.
POIRIËB.
Quand mon gendre m'aura ruiné?
VERDELET
Oui, dans une dizaine d'années.
POIRIER
Tu es fou !
VERDELET
Au train dont il y va, tu sais trop bien compter pour ne p.as voir que cela ne peut pas durer longtemps.
POIRIER
Bien, bien, c'est mon affaire.
S'il ne s'agissait que de toi, je ne soufflerais mot.
p G ni i i: a .
Et pourquoi ne soufQeriez-vou« mot? vous ne me portez donc aucun intérêt? cela vous est égal qu'on me ruine? moi qui ai fait votre fortune !
VERDELET
Qu'e:>t-ce qui te prend ?
POIRIER
Je n'aime pas les ingrats!
VERDELET
Diantre ! tu te rattrapes sur moi des familiarités de ton gendre. Je te disais donc que s'il ne s'agissait que de toi, je prendrais ton mal en patience, n'étant pas ton parrain ; mais je suis celui de ta tille.
ACTF I, SCÈNE IV. 4R
POIBIER.
Et j'ai fait un beau pas de clerc en vous donnant ce droit sur elle.
VERDELKT.
Ma foi! tu pouvais lui choisir un parrain qui l'aurait moins aimée 1
POIRIER
Oui... je sais... vous l'aimez plus que je ne fais moi-même... C'est votre prétention... et vous le lui avez persuadé, à elle...
VERDELET
Nous retombons dans celte litanie? Va ton train.
Oui, j'irai mon train. Cruyez-vous qu'il me soit agréable de me voir expulsé, par un étranger, du cœur de mon enfant?
VERDELET
Elle a pour toi toute l'alfection...
POIRIER
Ce n'est pas vrai, tu me supplantes! eilo n'a de confiance et de càlineries que pour toi.
VERDELET
C'est que je ne lui fais pas peur, moi. Comment veux-tu que cette petite ait de l'épanchement pour un hérisson comme toi '? Elle ne sait par où te dorloter, tu es toujours en boule.
POIRIER
C'est loi qui m'as réduit au rôle do père rabat-joie, en prenant celui de papa-gàteau. Ça n'est pas bien malin de se faire aimer des enfants quand on ol Oit à toutes leurs fantaisies, sans se soucier de leurs véritables intérêts. C'est les aimer pour soi, et non pour eux.
VERDELET
Doucement, Poirier ; quand les vrais intérêts de ta fille ont été en jeu, ses fantciisies n'ont rencontré de résistance que chez moi. Je l'ai assez contrariée, la pauvre Toinon, à l'occasion de son mariage, tandis que lu Ty poussais bêtement,
POIRIER
Elle aimait le marquis. Laisse-moi hre mon journal, (n s'a,sied
•t parcourt le Constitationcel.)
Tu as beau dire que l'enfant avait le cœur pris, c'est toi qui le lui as fait prendre. Tu as attiré monsieur de Presle chez toi.
POIRIER, f« levant.
Encore un d'arrivé! Monsieur Michaud, le propriétaire de forges, est nommé pair de France.
VERDELET
Qu'est-ce que ça me fait ?
POIRIER
Comment ! ce que ça te fait? Il t'est indifTércnt de voir un des nôtres parvenir, de voir que le gouvernement honore l'industrie en appelant à lui ses représentants! N'est-ce pas admirable, un pays et un temps où le travail ouvre toutes les portes? Tu peux aspirer à la pairie, et tu demandes ce que cela te fait ?
VERDELET
Dieu me garde d'aspirer à la pairie! Dieu garde surtout mon pays que j'y arrive !
POIRIER
Pourquoi donc ? Monsieur Michaud y est bien t
VERDELET
Monsieur Michaud n'est pas seulement un industriel , c'est un homme du premier mérite. Le père de Molière était tapissier : ce n'est pas une raison pour que tous les fils de tapissier se croient poètes.
POIRIER
Je te dis, moi, que le commerce est la véritable école des hommes d'État. Qui mettra la main au gouvernail , sinon ceux qui ont prouvé qu'ils savaient mener leur barque 1
Une barque n'est pas un vaisseau , un batelier n'est pas un pilote, et la France n'est pas une maison rie commerce... J'enrage quand je vois cette manie qui s'empare de toutes les cervelles! On dirait, ma parole, que dans ce pays-ci le gouvernement est le passe-temps naturel des gens qui n'ont plus rien à faire.... Un bonhomme comme toi et moi s'occupe pendant Irente ans de sa petite besogne ; il y arrondit sa pelote, et un beau jour il ferme boutique et s'établit homme d'État... Ce