ZI LA
Puisque mon maître est fort.
Se croit juste et par moi sent son âme alarmée. Et puisque je suis là vaincue et désarmée, Q^u'il m'écrase, comme un animal venimeux; Que par mon châtiment il se rende fameux! Adieu, vallon maudit d'opprobre et de misère! Oh! j'ai le cœur si las de mentir!
SALOMON
Sois sincère.
Tu peux, quoi que ton crime ait de nous mérité. Te racheter encor par la sincérité.
Pourquoi fis-tu cela? Réponds; et dis-nous, femme, Comment t'en vint l'idée en cette nuit infâme.
Non! j'ai peur maintenant d'une telle action.
SALOMON
Ce sera ton supplice et ta rédemption; Parle.
J'allais, pieds nus... Je m'arrêtais, glacée, En suspens... Mais bientôt la funèbre pensée Reprenait avec moi sa marche dans la nuit. Et lorsque ce fut fait, quand je me fus, sans bruit, Recouchée, eh bien, oui, ma foi! je fus heureuse. J'étais pleine, en secret, de clarté ténébreuse; Et j'éclatai tout bas d'un grand rire muet Dans la chambre -sinistre où rien ne remuait.
JAÊL.
C'est effroyable.
SALOMON
Et puis, sans pitié ni scrupule, Tu poursuivis ton œuvre.
ZILA.
Est-ce que l'on recule Quand on a réussi dans le mal qu'on rêvait? L'envie empoisonnait mon sang et m'étouffait. L'esprit pervers, l'ardent Azazel, dans mes veines Régnait. Pour le chasser, mes luttes étaient vaines. Sans cesse il me disait en me tordant les bras : « Te voici malheureuse, et l'autre ne l'est pas; On a poussé ton fils dans le tombeau lugubre. Et le sien vit, le sien respire l'air salubre! »
Hantée ainsi, j'ai vu, d'un coup, ce que serait Toute notre existence; et tout m'exaspérait. Comme un affamé sent redoubler son martyre A voir de près les gens manger et boire, et rire, Le bonheur de Jaël m'insultait, triomphant. Je n'avais pas été méchante auparavant.
Malgré ce qu'elle a dit tout à l'heure, en colère; Mais son visage gai, son pas vif, sa voix claire, Son bel enfant câlin, frais, et fier de fleurir. Je ne pouvais me les figurer sans souffrir. (Quelle torture atroce! O vision trop vraie! C'était comme un soleil cuisant sur une plaie; Et j'ai compris alors Caïn frappant Abel. La jalousie, hélas! est le suprême appel Du désespoir, devant la Destinée inique. Pourquoi me l'avait-on tué, mon fils unique? Je n'ai fait à Jaël que ce qu'on m'avait fait. Ai-je offensé quelqu'un quand mon enfant vivait, Ai-je à l'esprit du mal jamais prêté l'oreille? Ai-je commencé? Non, j'ai rendu la pareille; On m'a volé mon fils et j'ai volé le sien. Voilà tout. Maintenant, vengez-vous; je veux bien. Mais celle qu'il faudrait, meurtrière obstinée, Punir avant moi, c'est la sombre Destinée.
SALOMON
Ne verras-tu jamais, trouble et tumultueux Cœur de femme, combien cela fut monstrueux? Est-ce qu'au fond de toi rien de tendre ne^ reste? Contre le mal, c'est par le bien que l'on proteste.
Tu n'étais point méchante auparavant, dis-tu;
En es-tu sûre? Instable et fragile vertu!
Vraiment peux-tu prétendre, en ton orgueil extrême,
Que chacune à ta place aurait agi de même?
Ayant souifert, n'es-tu coupable qu'à moitié?
La douleur aurait dû t'apprendre la pitié.
Pourquoi donc suis-je née ainsi, sans me connaître? Est-ce ainsi, par hasard, que j'aurais voulu naître; Et puis-je être autrement, quand je suis née ainsi?
SALOMON
lahvé punit le crime, et le blasphème aussi;
Il entend, il voit. Tremble, aveugle créature
Qui, par cette nouvelle et suprême imposture.
Voudrais tout rejeter, avec tant de hauteur.
Sur ton impénétrable et divin créateur!
Oses-tu l'accuser? Sais-tu, morne figure,
Sais-tu, fange où vacille un peu de flamme obscure,
Les raisons de celui qui gouverne les cieux?
Sous son rayonnement il faut baisser les yeux.
Expie, implore, apprends! Couvre ton front de cendre!
lahvé nous fait monter comme il nous fit descendre.
Pourvu que nous soyons moins lourds d'impuretés.
Soumets-toi, repens-toi. De tous les révoltés,
L'envieux au teint blême est le plus misérable.
Car aucun jeu du sort n'est pour lui favorable,
Car il va gémissant toujours de notre bien
Et n'arrive jamais à profiter de rien.
O le don d'être heureux par le bonheur des autres!
28 THÉÂTRE LÉCnNDAIRE
Tous les contentements du prochain sont les nôtres
C^uand bat dans notre cœur la grande humanité;
Mais qui vit pour lui seul est un déshérite.
Lèvre sèche, fiévreuse et d'amour altérée,
Bois l'espoir et la force à la source sacrée
D'où jaillit et ruisselle intarissablement
La tendresse, le pur et profond dévouement.
Le secret du salut est simple et sans mystère.
C'est la bonté. Renonce à l'erreur, pauvre mère.
lahvé, peut-être alors, dans un nouveau dessein,
Te rendra le repos et bénira ton sein.
Mérite son pardon.
JAËL, s'approchaiit de Zila, après avoir confié V enfant à une jeune Jîlle.
Oh! moi, je lui pardonne De tout mon cœur.
Voyant Zila reculer d'un pas et cacher son visage dans ses mains.
Comment, ce que je dis l'étonné!
Il faut me croire; il faut, Zila, de ton côté. Avoir pour nous un peu de générosité.
Oui, je sais le regret brûlant qui te dévore; Je l'ai connu moi-même, et j'en frémis encore. Prends la moitié de mon bonheur, par amitié; Et moi, de ta douleur je prendrai la moitié. Veux-tu? Rappelle-toi que je suis douce et franche. Ah ! tes yeux sont mouillés de pleurs, ton front se penche ; Tu veux bien. Avec moi, reviens à la maiso^. Soyons comme autrefois. Mon maître avait raison
D'ordonner entre nous, tout à l'heure, un partage. Acceptons la sentence; elle a son avantage : Partageons-nous l'enfant, mais vivant, radieux! L'enfant sera, non pas à moi, mais à nous deux, Et nous le bercerons dans la chambre commune; 11 aura simplement deux mères au lieu d'une. Tu l'as soigné naguère, un jour qu'il avait mal ; Au fond, Zila, ton cœur est bon... Ce fut fatal. Que du passé mauvais il ne reste plus trace!
Lui prenant la main.
Embrasse-moi, ma sœur... Permets que je t'embrasse. Ne me refuse pas. Tes yeux irrésolus Se détournent. Viens, laisse!
ziLÀ, repoussant doucement Jaei.
Hélas! je n'ose plus.
Elle fond en. larmes.
O maître, c'est fini, mon cœur se fond. Je pleure...
J'ai regret, je comprends, je deviendrai meilleure;
Car ta sagesse a lui sur mon front révolté
Et Jaël m'a fait voir le prix de la bonté.
Merci! Je me repens, seigneur; je me résigne.
Vous m'avez relevée et j'en étais indigne;
Et le sein tout gonflé de larmes, de sanglots,
Pour vous bénir tous deux je cherche en vain des mots.
Puisse, approuvant d'en haut votre noble indulgence,
lahvé, notre Elohim, m'épargner sa vengeance!
Auprès de toi, Jaël, je ne dois pas rester;
Les sombres souvenirs reviendraient m'obséder.
Je vais partir, je vais traîner mon existence
Loin de Jérusalem. Je ferai pénitence;
D'humble douceur mon âme et mes yeux seront pleins.
J'irai soignant partout les pauvres orphelins;
Et je ne reviendrai sur le seuil de ta porte
Qu'au jour où, me sentant assez bonne, assez forte,
Je pourrai, sans rien craindre, être jusqu'à la mort
Ta servante,
Montrant Veufant.
la sienne, et réparer mon tort.
Joël lui tend les bras, et les deux femmes s'étreignent en pletivaut. s A L G M G N .
lahvé te comblera de son pardon suprême, Zila, quand tu pourras te pardonner toi-même.
NATHAN
Gloire au très juste et très humain roi d'Israël! Gloire à Salomon !
TOUS
Gloire!
SAI. OMON.
Adorons l'Éternel !
LE CHOEUR, avec reprise de la musique instrumentale. Pour le roi jeune au beau visage, Pour le roi bon, pour le roi sage, Chantons, prions, chantons encor.
Allons, nébel; allons, kinnor; Allons, mon chant, joie et courage!
Vers Élohim prends ton essor.
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Libres Cœurs