SCÈNE VIII
MALINVAL, ARMAND.
MALIN VAL j retenant Armand.
Eh I non, laissez-les ; je ne suis pas fâché qu'ils nous aient laissés seuls : je suis bien aise aussi de causer avec vous.
ARMAND
Avec moi I
MALINVAL.
Oui, avec vous ; mais dites, avez-vous jamais vu un homme plus acharné après les gens, que ce Lambert? Je ne conçois pas, moi, comment on ne s'aperçoit pas qu'on est de trop quelque part.
ARMAND
A merveille ! mais nous voilà seuls.
248 LES VOISrNS.
MALIN VAL
C'est tout ce que je désirais. Écoutess-moi, mon cher Armand : il y a peu de temps que je vous connais ; mais véritablement votre figure, votre maintien, votre conversation préviennent en votre faveur ; vous paraissez avoir du sens, de Tesprit, des sentiments, et je veux absolument que vous me procuriez Toccasion de vous rendre service.
ARMAND
Bien sensible à ces marques d'un attachement que je voudrais mériter ; mais dans ce moment je n'ai besoin de rien.
MALIN VAL
Pardonnez-moi, on a toujours besoin d'un ami comme moi, et surtout quand on est dans votre position; et vraiment je la connais : vous êtes jeune, sans état, sans fortune; par conséquent, je puis vous être très-utile, n'est-il pas vrai ?
ARMAND
Mais peut-être, en effet.... (a part.) Si j'osais lui confier mes secrets sentiments !
MALIN VAL
Ah çà I parlez-moi franchement ; je vous trouve inquiet, vous avez quelque chose qui vous occupe ?
ARMAND
Vous devinez cela?
MALIN VAL
Croyez -VOUS donc qu'on soit parvenu à mon âge impunément? Si bien donc que les chagrins j qu'on a au vôtre, viennent presque toujours de quelque penchant..,. Vous vous troublez.... Vous rougissez,.., m'y voilà I
ARMAND, effrayé.
Ahl gardez-vous bien de révéler.... et surtout dans ces lieux....
SCKNE Vlir. , 249
MALINVAL.
Soyez tranquille ; je suis discret. Mais pourquoi cette crainte ? je vous examinais tout à l'heure , pendant que notre fâcheux était là : me tromperai s-j e ? c'est ici qu'est l'objet de voire passion! c'est la petite Durmont que vous aimez 1 maintenant je devine le reste : vous n'osez la demander au père ?
ARMAND
Il est si riche, et moi si pauvre !
MALINVAL.
Vous n'osez peut-être pas même vous déclarer à l'objet aimé?
ARMAND
Je suis si timide, et j'ai si peu d'espoir!
MALINVAL.
Je conçois cela.
ARMAND
Cependant je me trouve tellement encouragé par les bontés de Durmont que je suis tenté de lui avouer....
MALINVAL.
Ah ! gardez-vous-en bien.
Et pourquoi donc cela ?
MALINVAL.
Vous ne connaissez donc pas ces gens riches ?
ARMAND
C'est lui qui m'a invité à venir le voir.
MALINVAL.
Cela ne prouve rien.
ARMAND
J'aurais pensé, d'après ses discours....
MALINVAL.
Ohl voilà bien les jeunes gens! ils s'imaginent que tout va leur réussir ; et fiez-vous-en à moi, mon jeune ami, et croyez qu'avant de risquer un aveu qui , peutêtre, sera mal reçu, il faut qu'un ami sage, adroit, prudent, prépare les voies, parle pour vous au père, à la fille.
ARMAND
Je sens cela.
MALINVAL.
Eli bien , je serai cet ami-là, moi !
ARMAND
Vous!
Moi.
ARMAND
Quoi I vraiment, vous auriez la complaisance de vous charger....
MALINVAL.
Pourquoi pas ?
ARMAND
Je n'aurais pas osé vous en prier....
MALINVAL.
C'est m'obliger que de me procurer l'occasion de rendre service.
ARMAND
Je n'ai pas besoin de vous dire que, dans une affaire aussi délicate, il ne faudrait qu'une maladresse....
MALINVAL.
Qu'appelez-vous une maladresse? pour qui me prenez-vous? Allez, allez, je connais le monde, j'ai de l'expérience.
ARMAND
Pardon ; mais enfin daignez me dire ce que vous allez faire.