SCÈNE IX
BOURDEUIL, MADAME BOURDEUIL, MADAME MONTALAN, DORSAL
Tiens, Dorsal, voici ton portefeuille.
MADAMB BOURDEUIL, prenant le portefeuille.
Eh quoil ce portefeuille....
BOURDEUIL.
Eh bien !
MADAME BOURDEUIL.
N'était pas le vôtre?
' BOURDEUIL.
Non ; c'est celui de Dorsal*
MADAME BOURDEUIL, se jetant aU (Jou de son mari.
Ah I mon ami, mon cher ami, que tu es aimable! embrassons-nous donc; j'éprouve une joie, un ravissement... Ahl jamais je ne fus si heureuse.
MADAME MONTALAN, à part.
Grand Dieu I mes soupçon» étaient fondés.
BOURDEUIL.
Je savais bien que ce n'était qu'une plaisanterie ; enfin, tu juges à propos de terminer la mystification.
MADAME BOURDEUIL, à madame Montalan.
Ah! madame, que d'excuses j'ai à vous faire I u )23
DORSAI, a part;
Ah! malheureux I j'y suis à présent; tout est perdu.
MADAME BOURDEUIL.
■ Pardon, mon cher Bourdeuil, je t'ai bien tourmenté; mais ne m'en veuille pas, je t'en supplie; j'ai souffert plus que toi. Comment, c'est le portefeuille de M. Dorsai?
BOURDBUIL.
Eh ! oui ; il me l'avait remis pour payer les quatrevingt mille francs que l'on vient chercher.
MADAME BOURDEUIL, remettant le portefeuille à M.' Dorsai.
Il est charmant! quel goût! quelle délicatesse dans le travail.
DORSAI, embarrassé.
Oh I madame, il est fort simple.
MADAME BOURDEUIL.
Pardonnez-moi, vous devez y attacher un grand prix; plus on l'examine, et plus on y découvre de beautés cachées.
MADAME MONT ALAN, d'un ton sévère.
En effet, je crois que monsieur a poussé la recherche beaucoup trop loin.
BOURDEUIL.
Quant à moi, je n'y ai rien vu d'extraordinaire ; c'est tout simplement un portefeuille en maroquin rouge avec des tranches d'or.
MADAME BOURDEUIL.
Mon ami, il ne faut pas toujours juger d'après l'extérieur.
Duprès l'extérieur 1 en vérité, je n'y comprends plus rien. Il faut vraiment une intelligence supérieure pour deviner....
ACTK III, SCtNfc: IX. 399
DORSAL
Malheureusement, mon cher Bourdeuil, la chose est beaucoup plus claire pour moi que lu ne le penses.... Oui, mes amis, mes bons amis, je viens de m'apercevoir à rinstant que j'étais depuis ce matin la cause involontaire de votre mésintelligence. Je suis coupable envers tout le monde. Ah! madame, daignerez- vous pardonner à celui qui a eu l'inconcevable indiscrétion de faire faire votre portrait à votre insu ?
(il rend à madame Itfontalaii tion portraitry BOURDKUIL, vivemeut.
Madame, de grâce, un seul mot : ne demeurez-vous pas rue Chantereine ?
MADJVMB MONTALAN.
Oui, monsieur.
BOUHDKUIL.
J'en étais sur.... Eh bien, madame, j'ai eu l'honneur de faire à votre porte deux éternelles factions, et par un froid de dix degrés, (a Dorsaî.) Monsieur, que signifie une pareille conduite? serai-je constamment la victime de vos inconséquences? Madame, entre nous il n'en fut jamais autrement. Au collège, c'était toujours lui qui ♦ dévastait le verger du voisin; les soupçons tombaient toujours sur moi, et pendant qu'il mangeait les fruits je recevais les férules.
MADAME MONTALAN.
Le temps est précieux ; je ne vous ferai point de reproches sur les torts que vous avez à mon égard ; mais il ne me suffit pas malheureusement d'être justifiée auprès de madame Bourdeuil.
DORSAI. '
Rassurez-vous, madame, vous le serez aussi devant madame Dorsai. Je suis prêt à sacrifier mon repos et mon bonheur, plutôt que de souffrir que la plus légrère atteinte
400 LES DliUX MÉNAGES.
soit portée à votre réputation, (sanimant.) Mais, de grâce, ne m'accablez pas de votre mépris. Quel est Thomme qui en vous voyant n'aurait pas eu un moment de faiblesse! Comment résistera tant d'attraits!... (se reprenant.) Mais qu'est-ce que je dis! je ne suis qu'un étourdi, un présomptueux; j'aime ma femme sincèrement...'.
BOURDEUIL.
Et VOUS pouvez l'en croire, madame. C'est un garçon charmant q.ui aime sa femme ainsi qu'il a l'honneur de vous le dire ; seulement, de temps à autre, il se permet des distractions.
MADAME MONTALAN.
Mais que dire à madame Dorsai? et par quel moyen?.. .
BOURDEUIL,
Je n'en vois pas.
MADAME BOURDEUIL.
Ni moi.
DORSAI.
Il n'en est qu'un, c'est de tout avouer.... Un mari doit toujours être sincère (a pan.), surtout quand il ne peut pas faire autrement.... (Apercevant madame Dorsai.) GrrandDieu! ^ la voici.