‹ ThéâtreChapitre 304 sur 335 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

BELFORT, FRONTIN

FRONTIN

Nous n'avons que ce que nous méritons, monsieur. Pourquoi, diable! nous avisons-nous de courir quand tout le monde dort? En bonne foi, ne devriez-vous pas être las de cette vie errante que vous menez depuis deux ans ? Vous n'en avez pas encore vingt-cinq, et il n'y a peut-être pas un petit coin dans l'Europe que vous n'ayez visité.

BELFORT

Ah! mon cher Frontin, j'ai de grands projets de réforme. Sais-tu ce que je viens faire en France ? Un de mes amis me mande que, tous les jours, mon père

pleure ma mort, dont il s'accuse d'être Fauteur. Je ne veux plus lui causer de nouveaux chagrins; j'ai vingtcinq ans, il est temps de prendre un état. Depuis longtemps mon père exerce la médecine avec honneur à Nevers; je veux lui succéder. En un mot, je ne reviens que pour me faire médecin.

FRONTIN

J'entends : monsieur votre père vous cédera son fonds, et se retirera. Vivat, monsieur] On nous attend sans doute ?

BELFORT

Eh! non, vraiment; je veux leur ménager une surprise agréable. Me voici donc enfin de retour dans mon pays ; je n'espérais plus le revoir. Et ma chère Euphémie, comme elle doit être belle à présent!... N'est-ce pas Frontin ?

FRONTIN

Elle doit être charmante. Cette Euphémie est sans doute une des maîtresses que vous avez laissées dans votre patrie, et que vous vous flattez de retrouver fidèle?

Euphémie, Frontin, est la seule "que j'aime. Belfort n'a jamais aimé qu'Eùphémie, et Belfort l'aimera toujours.

FRONTIN

Belfort fut souvent infidèle, et Belfort le sera toujours. Il vous sied bien de vous vanter d'être constant 1 quand il n'y aurait que cette petite aventure galante qui vous a forcé de vous expatrier.

BELFORT

Bah , folie de jeunesse et rien de plus. J'étais à Paris ; la maîtresse d'un homme en place s'avise de me soupçonner un peu de mérite ; il était de mon honneur de lui prouver qu'elle ne se trompait pas. Je fus cruellement puni de cette prétendue bonne fortune, par les trois mois que l'amant titré de la belle, de concert avec

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mon père, me fit passer au fond d'une prison d'État, où je serais encore peut-être si l'aimable fille de mon geôlier ne m'eût procuré les moyens de gagner les pays étrangers. Être enfermé parce qu'on est aimable, c'est cruel !

FRONTIN

Oh! cela crie vengeance, monsieur; mais c'est partout de même, partout le mérite est persécuté. A Madrid, nous sommes obligés de sauter par une fenêtre pour sauver l'honneur d'une femme dont le mari nous attendait au bas de l'escalier. A Rome, je reçois dans ma redingote un coup de poignard qui vous était destiné. En Turquie, j'ai vu le moment où l'on allait empaler le valet, et mettre le maître hors d'état de 'fèiire des sottise^. A Turin, déguisé en femme de chambre, vous avez le malheur de plaire en même temps à la femme comme un joli garçon, et au mari comme une jeune et fraîche soubrette. Je ne sais si vous vous rappelez le coup d'épée qui vous retint six semaines à Berlin ; mais je n'ai pas oublié, moi, ce femeux combat à coups de poing que je fus obligé de soutenir à Londres, contre cet honnête artisan avec la femme duquel vous causiez pendant que nous nous battions. Partout nous avons trouvé matière à maudire la méchanceté des hommes.

BELFORT

Et partout matière à bénir la bonté des femmes.

FRONTIN

Oh! cela s'arrangeait à merveille; monsieur prenait pour lui les caresses des femmes, et me laissait les coups de bâton des hommes.

BELFORT

Que veux-tu, mon cher Frontin ! les femmes m'ont perdu. En deux mots, voici mon histoire :

416 LES VISÏTANDÏNES.

AIR

Enfant chéri des dames, Je fus en tout pays Fort bien avec les femmes, Mal avec les maris.

Pour charmer l'ennui de l'abseffce, A vingt beautés je fais la cour.

Laissant aux sots l'ennuyeuso constance.

Je les adore tour à tour.

Un nouveau goût s'éveille, J'entends à mon oreille Le dieu d'amour me répéter tout bas :

Knfant chéri des dames, Sois dans tous les pays Fort bien avec les dames, - Mal avec les maris.

Mais le ciel me seconde.

Et veut faire, je croi, L'ami de tout le monde iJ'un homme tel que moi.

Me voici dans la France, Tout ira pour le mieux ; Car on aime l'aisance Dans ce climat heureux.

, Non, il n'est pas de climat plus heureux:

Car les amants des dames, Dans ce charmant pays, Sont bien avec les femmes.

Bien avec les maris.

FRONTTN.

Et cette Euphémie Sont vous me parliez tout à ITieure ?

BELFORT

Ah! c'est différent; celle-là, je Taime sérieusement. Gonçois-tu, mon cher Frontin, le bonheur dont je vais jouir! Depuis deux ans, on n'a reçu de moi aucune nouvelle ; on me croit mort, et tout à coup je ressuscite.

FRONTIN

Quelle joie ! quels transports dans toute la feimille I

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