ACTE I, SCENE III
CHATEAU
Oh! Dieu m'en garde, monseigneur!
RICHELIEU
En ce cas, il ne vous reste qu'à l'épouser.... Cela est clair.... Vous ne pouvez pas vous tirer de là.
CHATEAU, à part.
Cela me confond. Amoureux, moi!... Le maréchal n'est pas homme à s'y tromper. [Haut.) Mademoiselle, si j'osais compter....
FLORiNE, vivement.
Comptez sur ce que vous voudrez, monsieur.... quitte à décompter plus tard. Pour le moment, j'ai une grâce qui presse fort à obtenir de Son Excellence... Nous en reparlerons peut-être, monsieur.
CHATEAU, hpa/rt.
Peut-être ! Oh ! je l'aime déjà ! Le maréchal avait raison. Quel homme, bon Dieu I
FLORINE
Monseigneur ! ma grâce !
RICHELIEU
Mais, peste ! je te l'ai accordée, ta grâce!
FLORINE
Monseigneur, cela est grave : il s'agit d'une offense faite à M. le duc de Fronsac.
RICHELIEU, sérieux.
A Fronsac?... A mon fils? Comment?... Restez, monsieur Château.
FLORINE
Cette nuit, à la sortie du bal masqué.... M. René, ce jeune homme qui est à votre service, s'est pris de querelle avec M. de Fronsac... M. de Fronsac avait tort, monseigneur.... mais, dans son emportement, Ai. René l'a sans doute traité un peu légèrement.... Considérez, monseigneur, que c'est un enfant; que, selon l'apparence, il n'avait pas reconnu M. de Fronsac... qu'il lui a fait toutes les excuses possibles.
RICHELIEU
Eh bien ! est-ce que Fronsac l'envoie à la Bastille, mon jeune guidon ?
FLORINE
Hélas! oui, monseigneur.
RICHELIEU
A la bonne heure ! car je l'y aurais envoyé, moi.
FLORÏNE.
Quoi ! monseigneur!... après m'avoir promis....
RICHELIEU
Mais permettez.... ce n'est pas là une affaire de coulisses, mademoiselle Florine. C'est un outrage fait à notre famille.... aux gens de quelque chose... Il faut réprimer cela.... Voilà M. Château qui sera de mon sentiment...
CHATEAU
Sans contredit, monseigneur. [A pari.) Quel politique consommé !
RICHELIEU, continuant sa phrase.
Quoiqu'il soit lui-même fort désintéressé dans la question..., îie datant que de M. son père tout au plus. {M. Château parait décontenancé.)
FLORINE
Monsieur le maréchal, j'attache un prix singulier à cette faveur.
RICHELIEU
Ah ça... ce petit René est donc le protégé de toutes les fem-j mes de Paris ! J'ai reçu je ne sais combien de lettres mystérieuses à son sujet... et toiites d'une écriture de femme... Je le pousse... espérant toujours qu'il m'en reviendra quelque chose, et, ma foi, il ne m'en revient rien... j'en ai de l'iiumeur... Le petit vaurien ira à la Bastille... Il faudra bien que la fée mystérieuse se montre... que diable I Je veux bien jouer.... mais je désire au moins connaître l'enjeu.
REMY, annonçant avec mystère.
Monseigneur....
Qu'est-ce ?
REMY
C'est une dame voilée et masquée, qui demande à entretenir un moment son excellence.
RICHELIEU
Amène-la, mon enfant.... Eh bien! M. Château, vous voyez, j'ai soixante ans... on ne veut pas me laisser mourir en paix !
CHATEAU
On sait trop, monsieur le maréchal, que Mars est immortel. RICHELIEU, à Florine.
Hé! hél ne t'ai-je pas dit qu'il ne tarissait point!... Cet homme-là était de taille à inventer la mythologie... si on lui en eût laissé le temps.