ACTE IV, SCENE I
MARIE, qui s'est dégagée du bras de Richelieu, est. allée s'asseoir sur le canapé.
Quel rêve affreux ! . . .
RICHELIEU
Mademoisolle , vous le savez , il n'a pas dépendu de moi de vous tenir ma promesse... mais les indices de votre évasion ont assemblé messieurs du guet autour de TErmitage... impossible d'y rentrer.
MARIE
Je le sais, monseigneur, je le sais... je ne vous accuse pas... je ne vous demande qu'un peu de repos... Ma tête est si troublée... il me semble que je vais niourir... 0 René ! René !
RlCHELlEf.
Oui, sans doute... cela est fâcheux'.... l'avoir vu de vos propres yeux suspendu au bras de son inconnue, lui serrant les mains... Tavoir surpris en flagrant délit de trahison 1... Mais voilà le monde, mademoiselle; heureuse encore, croyez-moi, la femme qui, en perdant un amant, retrouve un ami.
3IAR1E.
Monseigneur...
RICHELIEU
Et tenez, mademoiselle Marie, vous m'avez dit ce matin, à propos de votre amour, des choses qui faisaient sourire mon expérience... J'ai respecté vos jeunes... vos brillantes chimères... j'aurais craint de ternir d'un souffle ce miroir charmant oh vous preniez votre image pour celle de la vie... j'ai laissé faire au temps, son œuvre a été prompte et cruelle... vous savez maintenant comme moi-même ce que valent les mots sincérité et bonheur.
MARIE
Monsieur le duc!...
Vous connaissez le monde , vous venez de le voir dans ce bal masqué... Les masques, voila pour la sincérité... et pour le bonheur, du plaisir... le monde n'a rien de plus à vous donner, en échange de vos rêves... Croyez-moi, cependant, ne le boudez pas, prenez de bonne grâce son aumône toute légère qu'elle est.
MARIE
Je vous écoute, monseigneur... mais j'ai peine à comprendre... RICHELIEU, il passe derrière le canapé, et vient s'asseoir à la droite de Marie.
Ce qu'il y a dans le monde , Marie , ce ne sont pas de longues amours... de fidèles serments... que sais-je... les douces éternités dont vous vous berciez... non... Ce qu'il y a, ce sont de
rapides iustants... éternels pour le souvenir seul, où tout s'oublie dans un sourire ou dans une larme sans raison , où la vie devient de l'ivresse et se fait pardonner; ce qu'il y a , Marie , ce sont des heures comnje celle-ci, des heures inquiètes et joyeuses, où loin de la foule, loin de la terre, une belle main tremble... dans une main tremblante.
MARIE , se levant.
De grâce, monseigneur...
RICHELIEU
Enfant! je refusais de vous conduire à ce bal ! Ce bal, je savais qu'il ferait deux malheureux, qu'il vous apprendrait la vie, à vous, et qu'il m'apprendrait un amour inconnu... Vous l'avez voulu! Eh bien ! maintenant... [Il se lève. On entend du bruit dans la chambre du premier plan à droite.)
MARIE
Du bruit dans cette chambre...
RICHELIEU , regardant du côté de la porte où est venu le bruit.
Non , non... cette maison tout entière est à vous seule,., (il passe au milieu de la scène) à vous seule... Soyez-y sans crainte...