‹ ThéâtreChapitre 431 sur 462 · ACTE V, SCENE VU · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE VU

savez, à l'entrée du château... là où je vous ai vue pour la première fois.

THÉRÈSE

Oui, monsieur.

MORANDAL.

Je me suis rappelé les paroles que nous échangeâmes , cette pression de mains qui nous fit mari et femme y bien plus que le maire et le bon curé du village. Ce souvenir me toucha; je devins triste...

THÉRèSE.

Oh! monsieur, épargnez-moi, je vous en supplie!...

MORANDAL.

Eh quoi I me dis-je, me voilà au même «ndroit qu'il y a deux ans, et le château de Grantier, que j'avais acheté , est encore à vendre... et Thérèse, que j'avais épousée, m'est encore étrangère I... Rien n'est donc changé ? il ne s'est donc rien accompli autour de moi?... Alors , comme une vision , il m'a semblé que vous passiez belle, bien qu'un peu pâlie, sous ces noires allées du parc... Si le jour où je l'ai vue, ai-je continué toujours songeant, au lieu d'être jeune fille elle eût été veuve , lui eussé-je moins cordialement demandé sa main? Non... Eh bien, vous êtes veuve, Thérèse, veuve d'un honnête homme , d'un loyal et glorieux soldat. Je ne connais pas de femme plus digne que vous d'être respectée. Pourquoi donc n'épouserais-je pas la veuve du colonel Marcellin? pourquoi donc renoncerais-je à l'avantage étrange de rester votre mari sans que jamais vous ayez été ma femme... Votre enfant?... un enfant n'empêche pas un mariage: votre fils sera le mien ; son père n'a-t-il pas été pour moi le plus noble et le plus généreux ami? Il m'a donné sa vie, et je serais ingrat de ne pas consacrer la mienne au bonheur de son enfant... Voilà, Thérèse, toutes les réflexions que j'ai faites depuis hier en me promenant seul sous les ombrages de Grantier. Pour vouspailvr idiisi , un autre eut attendu que les larmes fussent taries dans vos yeux, que la blessure fût cicatrisée dans votre cœur... mais je vous vois , je vous plains, je souffre de ce que vous souffrez, et je vous dis avec une tendresse de frère : Est-ce que vous laisserez ma maison déserte et désolée? est-ce que vous me refuserez l'espoir d'être un jour pour vous quelque chose après vos souvenirs et votre enfant?

THÉRèsE.

Oh! monsieur! Dieu m'est témoin que vous êtes déjà, pour la pauvre Théresfi, un ami, un espoir... une richesse. Je vous le dis du fond de l'âme ; j'accepterais ce que vous m'oftVez, je l'accepterais à l'instant si ma douleur était de celles qui s*étei-

gnenl peu à peu dans les larmes ou qui s'effacent avec les années... mais pour moi, mon ami, la \\p n'est qu'jin remords... je veux l'uspr impitoyablement. Avec de la franchise, avec de la noblesse, en m'adressant à votre cœur, il y a un an , je vous faisais libie avant de vous déshonorer... je sauvais le martyr de Phi'.isbourg; qui sait? je gagnais peut-être le bonheur de toute notre vie à tous! J'ai été lâche : j'ai tué Marcellin; j'ai voulu ménager ma mère, et je la frappe aujourd'hui si cruellement qu'elle ne s'en relèvera jamais... Oh ! je savais bien, allez, en me donnant la mort, quelles souffrances m'épargnerait cette agonie d'un quart d'heure ! Heureusement elles seront si cruelles qu'elles ne peuvent durer longtemps. La femme à qui vous parlez, mon ami, appartient dès aujourd'hui à un autre monde; ne la retenez pas en celui-ci. Cette fois, au heu d'offenser Dieu, je vais a lui par la route qu'il me montre , et , à force de m'incliner vers cette tombe vide où je n'aurai pas même le bonheur de retrouver Marcellin , un jour, jour de joie, jour prochain, j'y veux glisser sans secousse en remerciant le ciel par un sourire, et en vous tendant mon fils , noble héritage bien digne de votre générosité.

MORANDAL.

Non, Thérèse , non , il n'en sera pas ainsi. Vous ne mourrez pas, vous ne vous séparerez pas de moi. Xous sommes unis par des liens trop faciles à rompre pour que ni l'un ni l'autre nous daignions les briser... Tenez, j'avais fait préparer hier l'acte légal qui peut nous rendre à tous deux notre liberté... un trait de plume et tout est rompu. Ce n'est pas ainsi que se dégagent des cœurs comme les nôtres... quant à moi, je n'y consentirai jamais. Vous portez mon nom, vous Thonorez par votre douleur même. Vous garderez mon non); j'apprendrai à votre fils, à mon fils ce qu'il faut faire pour le soutenir dignement... Maintenant, respectez la mémoire du colonel Dumesnil; portez éternellement son deuil sur vos habits, dans votre cœur; refusezmoi à tout jamais la tendresse, la confiance d'une épouse , vous êtes libre; pas une phinte ne sortira de ma bouche : nous laisserons à Dieu le soin de vous disposer plus favorablement... En attendant, vous vous sentiriez aimée, protégée ; et moi, sachant que j'aurai un rôle honnête et utile à jou-T sur la terre, je bénirai tous les jours l'idée que j'ai eue de vous prendre pour femme. Vous serez pour moi comme cette madone couverte d'emeraudes et de saphirs, que garde un pauvre moine du Carmel. 11 jeûne près de ces richesses; il les adore sans y toucher; mais il rayonne de joie et d'orgueil quand il peut dire au voyageur qui passe : Admirez, c'est mon trésor ! THÉfiÈSE , se levant.

Mon ami , vous venez de payer votre dette à xMarcellin. S'U

Page 1