JOURNÉE I, SCÈNE III
DON MELCUIOR.
Oh !je le sens!... j'étais né pour les joies de la famille !... Pour le bonheur paisible du foyer 1 ...
LE COMTE
C'est pour cela que vous avez rempli Grenade d'esclandres
qu'il n'est bruit que de vos déportements avec les Gitanas de TAlbaysin, que de vos ri.f.es dans les cabarets avec les Toreros... singulière façon de prouver son goût pour les plaisirs tranquilles!...
DON MELCHIOR
Hélas !... les hommes sont si méchants, qu'ils ont trouvé moyen de calomnier, même le diable!... Il doit y avoir beaucoup d'invention dans les légendes qu'on vous a récitées sur mon adolescence.
LE COMTE
Et ces mémoires de fournisseurs, longs comme votre épée, que j'ai payés de mon pauvre argent, étaient-ce aussi des inventions?
DON MELCHIOK.
Aurais-je fait à mon oncle l'injure de m'adresser à d'autres qu'à lui, pour ces bagatelles?... D'ailleurs, si j'aifaitdes dettes, c'était pour soutenir l'honneur de notre nom.
LE COMTE
Vous le soutenez trop... J'ai soldé trois fois vos mémoires.
DON MELCHIOR
Oncle sublime!
LE COMTE
Je ne suis pas en fonds... je vous en préviens... allez-vous encore me demander de l'argent?-..
DON MELCHIOR
Malgré ma jeunesse, je n'ai plus assez d'illusions pour cela.-, les oncles du temps se font si coquins, qu'ils mériteraient d'être leurs neveux!... Rassurez-vous... je n'abuserai de mon népotisme que pour vous demander une collation homérique...
LE COMTE
Vous avez donc toujours faim?
DON MELCHIOR
Je tombe d'inanition... depuis Grenade, je n'ai mangé que dans les auberges; et, tout à l'heure, j'ai tant couru!...
LE COMTE
Que dites-vous?... quel soupçon !... Est-ce que, par hasard, vous seriez compromis dans cette fatale aventure?...
DON MELCHIOR
Comment? Je voudrais bien être à table !
LE COMTE
Ignorez-vous qu'un audacieux, sous prétexte de la sauver, vient de toucher à la reine, et que c'est un crime puni de mort?... DON MELCHIOR, à part.
Ah ! diable !
LE COMTE
Répondez!... Seriez- vous, par hasard, un de ces hardis cavaliers qu'on accuse de ce dévouement sacrilège ?
P0>- MELCHIOR
Me prenez-vous pour un premier chapitre de roman?... Un cheval qui s'emporte, un taureau furieux, une héroïne qui s'évanouit, et l'inévitable jeune homme qui vient à point la secourir... c'est le pont-aux-ânes... je ne passe jamais sur ce pont-là... Un homme qui se respecte laisse de pareils exploits à des écoliers en théologie... D'ailleurs, je ne sauve pas les femmes., au contraire!...
LE COMTE
Ce n'est donc pas vous?... Je dois m'en réjouir... ma position m'y oblige .. Et cependant j'ai aussi quelques raisons pour m'en affliger... dans votre intérêt même.
DON MELCHIOR
Comment?
LE COMTE
Vous savez pourquoi je vous ai fait venir de Grenade?
DON MELCHIOR
Sur plusieurs mulets fort durs, au milieu d'un tintamarre de greots... mais je voudrais bien être à table !
LE COMTE
La question n'est pas là... répondez...
Ah ! oui, vous aviez contre moi des projets sinistres; vous pensiez à me marier...
LE COMTE
Et vous ne m'en renierciez pas ?
DON MELCHIOR
Ma foi, non.
LE COMTE
Vous êtes un simple monstre d"ingratitude... Je vous destinais votre cousine, dona Béatrix d'Astorga...
DON MELCHIOR
A propos... est-elle jolie ?
LE COMTE
Elle a des armoiries charmantes.
DON MELCHIOR
Est-elle riche?
LE COMTE
Assez pour vous faire attendre patiemment mon héritage.
DON MELCHIOR
Combien ?
LE COMTE
Deux millions de réaux.