‹ Théâtre. Mademoiselle Bourrat. La fille perdueChapitre 2 sur 13 · Il a été réimprimé chez Bernard Grasset en · texte numérisé non relu

Il a été réimprimé chez Bernard Grasset en

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nommé directeur de l’Odéon. (Voilà qui fixerait enfin une date.) J’allai le voir et lui demandai de me rendre Mademoiselle Bourrât qui me paraissait ne pouvoir être jouée à TOdéon.

— Je passe à TOdéon avec mon drapeau, me répondit fièrement Antoine.

Il traversa donc les ponts avec son drapeau et Mademoiselle Bourrât . Mais il comprit plus tard que ma pièce ne pouvait être représentée dans ce théâtre un peu suranné et me la rendit avec trois beaux billets de mille francs, comme dédit.

J’étais ébloui. Une pièce, même non jouée, me rapportait trois mille francs tandis que le livre ne m’avait pas donné un sou.

Mais qui prendrait Mademoiselle Bourrât?

Je la remis à Gémier, successeur d’Antoine.

Gémier, tout préoccupé de faire du théâtre d’art, s’empressait de monter Sherlock Holmes, Et puis il n’y avait dans ma pièce de rôle ni pour lui, ni pour M me Mégard. Il garda le manuscrit qui doit être encore dans les archives du Théâtre Antoine et n’y pensa plus.

Que faire? Multiplier les démarches,mettre en jeu des influences? Je n’ai pas de goût pour l’intrigue, peut-être parce que j’y suis maladroit; je ne puis attendre dans une antichambre, fût-elle de directeur (cette infirmité m’a coûté cher) ; je ne fais pas de

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rôles sur mesure ; bref, je n’avais rien de ce qu’il faut pour poursuivre une carrière dramatique* J’oubliai Mademoiselle Bourrai et écrivis des livres.

Après la guerre, Edmond Sée (toujours lui !) me dit qu’il fallait faire représenter Mademoiselle Bourrât . Il écrivit à Jacques Copeau et à Lugné-Poe. Jacques Copeau demanda le manuscrit, le mit dans un tiroir avec ceux des lycéens qui brûlent d’être joués et comme il avait plus d’excellentes pièces reçues qu’il n’en pouvait monter (pourquoi les directeurs se plaignent-ils de n’avoir pas de pièces?),il ne trouva pas pendant six mois le temps de le lire. Je le repris.

Lugné-Poe le lut et m’appela au téléphone»

II me dit que l’œuvre était intéressante et sans doute me ferait honneur, mais serait-ce un succès d’argent ? A cela, je ne pouvais répondre et le priai de me rendre le manuscrit.

C’est alors que l’an dernier Edmond Sée parla de ma pièce à M. et à M me Pitoëf.

J’avais vu M nie Pitoëf au Vieux-Colombier et à la Comédie des Champs-Elysées. — De toute la saison, c’était, faut-il l’avouer, mes seules soirées au théâtre. M me Ludmila Pitoëf m’enchantait. Elle seule pouvait, en effet, incarner la pauvre et touchante M lle Bourrât, Je compris qu’un dieu avait bien voulu gar-

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der ma pièce pour le jour où M me Pitoëf pourrait l’interpréter. Je lui remis le manuscrit. Elle Pemporta au bord de la mer à Cap Breton ; elle le lut, elle aima cette simple et triste histoire, et voilà comment, après une vingtaine d’années, Mademoiselle Bourrât apparut sur la scène de la Comédie des Champs- Elysées le 12 janvier 1923.

Je vois que mes confrères auteurs dramatiques ont l’habitude d’élever aux nues les interprètes qui ont incarné leur héroïne.

J’ai lu ainsi des éloges prodigieux d’actrices qui n’ont jamais su m’émouvoir et qui à mes yeux n’ont aucun talent. Partout ce ne sont que dithyrambes, prosopopées et points d’exclamation. Alors je me sens très gêné pour parler de M me Ludmila Pitoëf. Je sais bien — cela m’encourage — que personne ne prend au sérieux les éloges ampoulés qu’on lit dans les feuilles. Tout de même comment se tirer d’affaire? — Eh ! par le seul moyen qui soit à ma portée, par la simplicité.

Je dirai donc que cette Ludmila Pitoëf arrive à nous émouvoir par les moyens les plus humains, qu’elle ignore les gestes dits dramatiques et les éclats de voix par lesquels les acteurs pensent traduire une émotion qu’ils ne ressentent pas. Elle est émouvante paree qu’elle est émue. Voilà le grand secret.

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Un cœur qui frémit à tous les sentiments, qui se livre sans réserve, une sensibilité si communicative qu’il est impossible de rester insensible lorsqu’on entend vibrer certains mots. J’ai vu à chaque fois Ludmila Pitoëf sortir de scène au second ou au troisième acte de Mademoiselle Bourrât , secouée encore de sanglots, et des larmes coulant sur ses joues. Et, lorsque le texte lui en donne l’occasion, quelle joie dans cette voix si merveilleusement nuancée ! elle s’emplit tout à coup de lumière et de gaîté...

Quand j’ai su que Ludmila Pitoëf jouerait Mademoiselle Bourrât , je respirai librement. Je me souvenais vaguement de ma pièce comme d’une histoire assez sombre, assez osée aussi, avec quelques scènes — la dernière du premier acte, et la scène avec la mère au second — assez dangereuses. Du moment que Ludmila Pitoëf les jouait, j’étais sûr que, grâce à son tact et à son talent, ces scènes passeraient sans soulever l’ombre d’une protestation. Et l’expérience le démontra, .

À côté d’elle, je fus servi par une troupe excellente et homogène avec en tête M. Michel Simon dans le père Bourrât dont il fit une création remarquable. Je ne crois pas que l’on oublie la scène où ce père malheureux pleure avec sa fille malheureuse. M me Sii-

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vère voulut bien se charger du rôle de la terrible M me Bourrât. Elle le joue avec une grande autorité et exerce sur le public comme sur sa fille une véritable maîtrise, dont elle use avec intelligence dans les moments scabreux de la pièce. M ile Manson, dans ( Caroline est charmante, et rieuse, et niaise à souhait. M me Irma Perrot commère le mieux du monde en M me Bourrât de Vermand, M. Penay dessine avec justesse jVj. Nicolas Allemand, M. Jim Gérald le curé, M. Ponti Célestin, et M mes Casalis et Schuller les vieilles domestiques de la maison.

M. George Pitoef qui est le plus intelligent et le plus doué des metteurs en scène a imaginé un décor unique, ingénieux et séduisant grâce auquel nous voyons, du même coup, le corridor, le grand et le petit salon, et le jardin de Prévoux. La mise en scène est réglée dans le goût même de la pièce, avec simplicité et naturel.

De la pièce elle-même, je n’ai rien à dire.

Elle est là sous vos yeux. Je n’aime pas les auteurs incompris. Mademoiselle Bourrât a été comprise, comme je l’ai sentie, par l’immense majorité du public et de la critique.

Bien qu’elle ait été écrite au temps du Théâtre libre, je crois qu’elle n’a pas subi son influence. Au vrai, j’allais aussi peu au théâtre alors qu’à présent et je ne me souviens

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pas qu’aucune pièce au Théâtre libre ait fait quelque impression sur moi. Il n’y a donc pas là une « tranche de vie », mots affreux qu’un homme de goût ne peut prononcer. Il y a un drame dans un milieu bourgeois que j’ai essayé de décrire avec vérité. Lorsqu’on met de la vérité et du naturel dans ce qu’on écrit, fait-on une « tranche de vie »? Ce drame finit en comédie, comme il arrive parfois et souvent dans la réalité.

Le public qui avait pleuré au troisième acte a ri au quatrième et à quelques mots de comédie semés çà et là, lorsqu’ils étaient en situation. Je pense que je lui devais bien cela puisque je l’ai trouvé si attentif et bienveillant. Le malheur eût été de le faire rire quand je voulais le faire pleurer. Mais le public ne s’y est pas trompé. Il rit quand il en a l’occasion, mais il devient sérieux quand il le faut, et les mouchoirs sortent à point nommé.

Il me paraît — après un temps si long je la regarde comme un objet étranger—que ma pièce n’est pas mal faite, ’entends au point de vue du métier indispensable à tout homme qui veut faire paraître une œuvre de son esprit devant une foule assemblée ; il y a ce qu’il faut de préparations et j’ai présenté M iîe Bourrât comme possédée par le sentiment de la maternité, lequel est

si beau et si nécessaire qu’il purifie tout ce qu’il touche. Ici M me Pitoef m’a beaucoup aidé. Par son attitude, par sa voix, par son expression, elle fait comprendre tout de suite au spectateur pourquoi elle est attirée par les vingt ans sains du jardinier. Jouée par une autre, la scène avec Cèles tin présentait quelque danger. Songez-y un peu, sur un théâtre parisien, devant les spectateurs de T’a bouche et de Phi-Phi.

Quand j’y réfléchis, et à distance, je suis presque effrayé par l’habileté avec laquelle j’ai écrit il y a vingt ans cette Mademoiselle Bourrât, et il me semble que si j’avais voulu développer uniquement les dons de métier qui y apparaissent, j’aurais pu, comme quelques autres, faire fortune au théâtre. Mais j’avais d’autres préoccupations. J’avoue que j’ai souri quand j’ai vu un critique étranger parler de ma naïveté. Je pense que cet homme n’a lu quoi que ce soit de moi, et je suis bien loin de lui en vouloir. Mais ignore-t-il que l’extrême simplicité est le dernier mot de l’art? Je sais à quelle distance je suis du but, mais c’est tout de même ce but-là que je cherche à atteindre, et pas un autre.

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