SCÈNE XIV SANS-GÈNE, DUMONT
SANS-GÈNE
Ce cher Dumont! quel plaisir j'ai à te revoir!
DUMONT, froidement.
Monsieur, c'est un plaisir que je partagerai bien sincèrement, lorsque je me rappellerai...
SANS-GÈNE
Comment ! tu ne te souviens pas du petit Zozo, ton camarade de Montaigu, avec qui tu as si souvent joué à la balle, aux billes?...
DUMONT, riant.
Je me rappelle bien Montaigu, mais nous étions tant que Zozo...
SANS-GÈNE
Qui se servait toujours de ton canif, de tes plumes et de tes dictionnaires, pour n'être pas obligé d'en porter sur lui; qui arrivait toujours en classe une demi-heure après les autres, et faisait déranger tout le monde pour arriver à sa place ?
DUMONT, sa rappelant.
Et qui mangeait mes confitures?
SANS-GÊNE
Précisément...
DUMONT
Comment, c'est vous ?
SANS-GÈNE
T'y voilà. J'étais aussi bien étonné que tu eusses oublié... car, moi. je me rappelle le nom et même les traits de tous mes camarades; aussi n'en ai-je pas perdu un seul de vue : je déjeune chez l'un, je dine chez l'autre; je soupe chez celui-ci, je couche chez celui-là; soit à la ville, soit à la campagne ; et voilà comme je passe ma vie. C'est ton tour aujourd'hui, et je suis venu m'installer chez toi, comme tu vois; tiens, voici ta robe de chambre.
DUMONT, ouvrant sa tabatière.
Monsieur, je suis charmé d'avoir quelque chose qui vous soit agréable.
SANS-GÊNE, prenant du tabac le premier.
Sais-tu que tu as une fille charmante?
DUMONT
Oui, c'est le portrait de sa mère.
SANS-GÈNE
.Te te la demande; je suis garçon, il faut me donner cela.