ACTE
ROLAND
Tu vois tout on beau, toi ! — Tu as un heureux caractère.
nOBETiT.
Pour mon usage, il vaut mieux que le vôtre. Vous ne voyez que le mal, j'aime mieux ne voir que le bien, c'est plus gai et au fond... plus vrai. Je jouis de la vie; vous, avec \otre esprit inquiet, vous la subissez... Vous êtes riche à millions, vous pourriez être libre, heureux, tranquille à Paris, près de nous, et vous vous enterrez à Marseille. Vous vous rivez volontairement au métier de banquier, vous vous verdissez les mains à toucher des écus. Pouah !
ROLAND
Hé! les écus ont du bon.
ROBERT
C'est salissant!... J'en ai .. je les dépense, mais je n'y touche jamais.
ROLAND
Ah! si tu n'avai§ pas trente mille livres de rente!...
ROBERT
Ce n'est pas ma faute 1
ROLAND
Oh ! non, certes! et si ton père ne te les avait pas laissés, nous verrions ce que tu dirais de ce monde qui te plaît tant.
ANNA, à r.obert.
Monsieur le philosophe... mon peloton, s'il vous plaît? ROBERT, raiiiiissanl le peloloii.
Oh! mon Dieu ! ce monde, je ne le défends pas à outrance, je le prends comme il est; j'accepte en riant les ennuis sans maudire le temps ni les hommes ; je me console du mal, qui me fait admirer le bien.
ROLAND
Le diable m'emporte, tu bénirais le ciel d'avoir mis des épines aux buissons de roses !
Non, mais je le bénis d'avoir mis des roses aux buissons d'épines, et en dépit des pessimistes, oui, j'aime mon temps! Que vient-on nous chanter de notre décadence? Notre armée a-t-elle jamais été plus brave, la science plus avancée, le pays plus puissant?. . . lié, donc ! nous valons encore nos pères!
ROLAND
Enfin, tranchons le mot, tu es fier d'être Français.
ROBERT
Hé, oui, j'en suis fier! et vous aussi.
ROLAND
Je ne dis pas.
ROBERT
Eh! le voilà, le vice de notre temps, c'est cette mode de railler tout bon sentiment et d'afficher le dégagement de toute croyance. — Il faut presque du courage pour oser dire tout haut qu'on croit en Dieu, qu'on aime sa mère... ou son pays. — Mais tout cela n'est qu'à la surface... Grattez un peu, vous trouvez le cœur.
ROLAND
Je ne dis pas, je ne dis pas.
ROBERT
Devant le monde, chacun joue son petit rôlet de blasé, raillant lamour, l'amitié, la i'amille, mots devenus ridicules et vides de sens; mais sans témoins, l'un croit à l'amour d'une courtisane qu'il paye; l'autre, qui vient de blasphémer la famille, hâte le pas pour embrasser sa* mère avant qu'elle ne s'endorme.
ACTK I 9
Je ne dis pas, je ne dis pas.
ROBERT
Fanfaronnade de viceet rien de plus. — Tenez... il était une fois un roi nègre qui, faisant faire son portrait, voulait qu'on lui fît la peau blanche. Eh bien, notre génération, elle, veut absolument qu'on lui fasse la peau... non... la conscience noire...
ANNA
Ciel! que mon mari parle bien! Maman, l'as-tii entendu?
MADAME DE LIRMAY.
Moqueuse! ce qu'il dit fait son éloge. On suppose difficilement le mal, quand on est bon.
ANNA
Oh! pour bon, c'est une autre affaire... Il parle mieux qu'il n'agit.
ROBERT
Qu'ai-je encore fait, mon Dieu? ^
ANNA
Venez ici ! Que t'ai-je demandé ce matin, quand tu es parti pour Paris?
ROBERT
Aye!... j'ai oublié!
ANNA
Oublié!
ROBERT
Prends ma tête I
ANNA
Criminel! à genoux! Veux-tu te laisser battre?... (Ne pouvant nhis.sir il lui tordre les doigts.) Je plaide en séparation!
ROBERT^ d'un ton soumis.
Allons... bals-moi.
.\XNA, l'embrassant.
Oh! hypocrite! ( \ sa more.) Hein?., comme il me traite!