‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 151 sur 216 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Car, la plupart du temps, les gens souffrent surtout dans leur amour-propre. Combien de femmes n'aimeraientelles pas mieux voir leur amant mort qu'infidèle ? et c'est la même chose pour l'homme; mais alors votre amour n'est qu'égoïsme et vanité, et vous ne m'intéressez plus. Voilà ce qu'il faudrait dire et alors on supprimerait bien des désastres; on supprimerait surtout cette vendetta d'amour qui fait que l'amant délaissé se change en Corse et gagne le maquis, et alors un amour, même violent, pourrait finir en douce amitié...

PIERRE

Oui, comme une fraîche soirée termine un jour brûlant. Évidemment ce serait mieux; mais cela revient à dire qu'il faudrait nous débarrasser tout à coup des idées que nous avons héritées depuis des siècles... et encore empêcherezvous les passionnés de souffrir?

ROGER

Ils souffriront... s'ils sont passionnés, que peuvent-ils désirer de mieux que leur souffrance, et ils n'ont pas besoin d'y ajouter la calomnie, le fer et le poison. Oui, en parlant un langage de justice et de résignation, on viendrait efficacement au secours des âmes moyennes, c'est-à-dire de la masse qui est malheureuse parce qu'on lui parle précisément le langage contraire, qui souffre en un mot, parce que c'est dans les livres. Tenez, à l'heure qu'il est, mettez au théâtre un amant qui se sépare d'une maîtresse infidèle, et si cet amant ne la tue pas, ou tout au moins ne la traîne pas par les cheveux en la piétinant, on dira qu'il ne l'aimait pas. Et pourtant!

PIERRE

Oui, tout cela est fort beau en théorie; mais vous-même...

ROGER

Je sais ce que vous allez me dire. Écoutez-moi: j'adore I\I°^® de Moldère et je crois qu'elle m'aime; mais le jour où elle ne m'aimera plus, je prétends qu'elle me le dise loyalement, bravement...

PIERRE Faites attention, les voici qui reviennent.

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