ACTE DEUXIÈME
LAZARE
Je suis enchanté, Monsieur, de vous serrer la main... J'étais déjà votre ami, avant de vous connaître, car je vous ai lu: votre dernier livre, La loi du 'plus Jaible, est une chose admirable.
MICHEL, un peu gêné.
Oh!
LAZARE
Mais oui. En tout cas, il témoigne de la plus ardente pitié, de la plus généreuse indépendance, et je sais que, chez vous, l'homme ressemble à l'écrivain.
MICHEL Hélas! je n'en sais rien moi-même.
JUDITH Mais asseyez-vous donc, Lazare.
Elle lui désigne un siège près de la petite table.
LAZARE, apercevant la petite table.
Tiens, la voilà!
JUDITH Quoi donc?
LAZARE, s'asseyant.
Cette petite table... figurez-vous que j'ai failli l'acheter.
JUDITH
Ah! oui? Elle est jolie, n'est-ce pas? (Cependant, Michel est allé prendre une chaise.) Je suis contente de VOUS voir, Lazare.
LAZARE
Moi aussi, Judith.
JUDITH
Très contente.
Et il n'y a pas besoin de vous demander si vous êtes heureuse; il n'y a qu'à vous regarder: vous avez le plumage nuptial.
JUDITH
Oh! le plumage nuptial, c'est joli. En effet, je suis très heureuse. Vous êtes donc au courant du changement survenu dans ma vie?
LAZARE
Je l'avais prévu. Telle que je vous connaissais, avec votre intelligence lumineuse, votre mépris des préjugés, votre haine de toute autorité, j'étais certain que vous ne supporteriez pas l'existence avec M. de Chouzé.
JUDITH Ah! si je vous avais écouté.
LAZARE
J'ai toujours considéré ce mariage comme une mésalliance.
JUDITH
Lui aussi. Et puis, vous me blâmiez d'avoir épousé un catholique, d'être devenue catholique moi-même.
LAZARE
Oh! nous ne devenons jamais catholiques, nous autres. Votre baptême n'était qu'une apostasie extérieure et dont il y a eu bien des exemples, parmi nous. Pourtant, je ne vais pas aussi loin qu'Arbabanel qui prétend qu'une fille d'Israël, quand elle s'unit avec un chrétien, se retranche de r humanité.
Arbabanel va un peu loin.
LAZARE
Seulement, je n'ai pas compris qu'une femme comme vous ait ambitionné d'être appelée vicomtesse de Chouzé... car c'était ça au fond.
JUDITH J'étais bête.
LAZARE
Vous étiez très jeune, et vous ressentiez dans le même temps la honte et l'orgueil d'être de votre race. Vous me pardonnez de vous parler avec cette franchise?
JUDITH
Nous sommes d'assez vieux amis pour que, de vous, je puisse tout entendre. Je ne peux pas vous dire combien je suis joyeuse de vous revoir, Lazare. Songez donc, depuis si longtemps 1
LAZARE
Oui, je sais, ça fait cinq ans.
JUDITH, à Michel.
C'est vrai, il y a cinq ans que nous avons passé tout un été ensemble, à Houlgate.
MICHEL Ah! oui?
JUDITH
Vous vous rappelez la villa dite des Saules, à cause que trois de ces arbres pleuraient au bord d'un étang puéril.
LAZARE
Oui, oui, je me rappelle.
JUDITH
Ah! nous ne pleurions pas. Nous nous sommes bien amusés. Et quel été splendide nous avons eu cette année-là.
LAZARE Oui, c'était le beau temps... et le bon temps.
JUDITH
H y avait aussi Durcheim, Afkler, Silvescu, Oppenwald, toute une bande joyeuse.
LAZARE
Et Vowenberg, avec qui vous faisiez d'interminables parties de tennis.
JUDITH
Mais avec vous, je lisais notre Spinoza. Nous partions avec notre livre, nous marchions dans la campagne; nous nous reposions sous de beaux arbres, nous lisions quelques pages et, en revenant, nous discutions éperdument.
MICHEL C'était un autre genre de sport.
LAZARE
Un tennis philosophique. Comme c'est loin tout ça! Avez-vous revu quelques-uns de nos amis?
JUDITH
Personne, sans cela, vous pensez bien que c'est vous que j'aurais revu le premier. M. de Chouzé ne voulait pas
que je fréquente mes coreligionnaires; mais j'ai bien l'intention de les revoir, de les voir beaucoup même. Je sais qu'ils ont tous fait leur chemin.
LAZARE
Oui, Afkler a fondé une grande revue; Durcheim est député, Oppenwald, préfet. Le petit Pfefferkorn est Inspecteur des Cultes.
JUDITH
Et Vowenberg?
LAZARE
Jusqu'à présent, il a surtout fait la fête; mais je sais qu'il a l'intention de se créer une grosse situation.
JUDITH Dans quoi?
LAZARE
Dans la banque, la politique ou la littérature; il n'est pas encore fixé, mais il dit: le jour où je deviendrai sérieux, ce sera terrible.
JUDITH Je le crois.
LAZARE
Mais parlons un peu de vous. Vous avez été contents de votre voyage à Jérusalem?
JUDITH
Comment! vous savez que nous sommes allés à Jérusalem? Oh! ça, c'est trop fort. Mais comment savez-vous?
J'ai des correspondants un peu partout, à cause d'une œuvre dont je vous parlerai tout à l'heure... ils me ren-
seignent. Enfin, j'ai su que vous étiez allés à Jérusalem. n s'en est même fallu de bien peu que je ne vous en fasse les honneurs; mais je venais de partir quand vous êtes arrivés.
JUDITH
Pas possible! Est-ce dommage que nous ne nous y soyons pas rencontrés.
LAZARE, souriant.
Ça vaut beaucoup mieux, je vous aurais gênés.
JUDITH, très penchée vers Lazare.
Vous auriez été au contraire pour Michel un guide précieux, n prépare en ce moment un livre sur les religions. Quelles belles choses vous lui auriez dites dans vos promenades à travers la Ville Sainte et sa campagne désolée! Quels pèlerinages vous auriez faits ensemble aux tombes sacrées où dorment des morts que votre érudition et votre inspiration eussent fait revivre ! (Se tournant enfin vers Michel.) N'est-ce pas, bijou?
MICHEL Oh! certainement.
Un silence.
JUDITH
Mais comment avez-vous su que nous étions de retour et que nous demeurions ici?
LAZARE Parce que je sais toujours tout.
C'est un peu inquiétant.