‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 115 sur 203 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

MADELEINE

Je ne suis donc pas seule à m'en apercevoir; Mais c'est de vous, de vous que je voudrais savoir Si vous aimez Armande?

MOLIÈRE, sans provocation.

Oui, je l'aime... je l'aime!

MADELEINE

Ainsi donc, vous osez l'avouer à moi-m<"me! Malheureux! tu vois bien comme j'avais raison Quand je sentais autour de moi la trahison.

MOLIÈRE

Je ne vous trahis pas... vous n'êtes pas jalouse, Madeleine? Voyons, songez que depuis douze Ans, notre amour n'est plus qu'une bonne amitié.

MADELEINE

Oh! naturellement, vous n'avez pas pitié. Je ne suis pas le moins du monde intéressante; Vous ne comprenez pas non plus que je ressente Jusqu'au fond de mon cœur cet affront criminel. Perfide! Que le ciel...

MOLIÈRE

Mais non... pourquoi le ciel?

Ne prononcez donc pas contre moi d'anathème; Et vous me demandez de déclarer moi-môme Si j'aime votre sœur... Oui, je l'aime, en effet; Je l'aime sans savoir comment cela s'est fait; Il est vrai, je me suis toujours occupé d'elle.

MADELEINE, avec un sourire triste.

A celle-là, du moins, votre cœur est fidèle.

MOLIÈRE, sans entendre cl comme à lui-même.

Lorsque, toute petite, elle vint parmi nous ('*) Et que je la faisais sauter sur mes genoux, Qu'elle m'appelait son petit mari, pour rire, ('*)

Quand, dans la vieille Bible, elle apprenait à lire, Je ne me doutais pas qu'aujourd'hui cette enfant Posséderait tout mon cœur. On ne se défend Pas; on ne pense pas à l'imminente femme. Et, pourtant, on la voit grandir; on voit son âme Éclore; on est toujours près d'elle... un sentiment Nouveau se glisse dans le cœur sournoisement...

MADELEINE

Un sentiment nouveau!

MOLIÈRE

La douce accoutumance Vous laisse inaverti, lorsque l'amour commence, Et l'on ne saurait dire exactement quel jour Une pure tendresse est changée en amour. On respire un parfum, on subit un doux charme; Hélas! il est déjà trop tard quand on s'alarme. Ah! jeunesse, printemps, innocente beauté, Surtout cœur innocent et dans sa nouveauté, Virginales fraîcheurs, quels pouvoirs sont les vôtres! Moi, je n'ai jamais eu que les femmes des autres; Alors, je ne crois pas faire mal en l'aimant, Quand l'amour est venu si naturellement.

MADELEINE

Oh! l'amour vient toujours de façon naturelle, Enfin! vous l'aimez.... mais elle, vous aime- 1- elle?

Je crois : c'est aux naïfs battements de son cœur Que moi-même ai compris que j'aimais votre sœur.

MADELEINE, avec une netteté brusque.

Bref, elle a commencé. Mon Dieu, tout est possible : A ce cœur qui battait, vous fûtes trop sensible! En attendant, par vos façons, vos petits soins, Et ces continuels apartés dans les coins, Vous la compromettez d'une étrange manière. Or, elle eut dix -neuf ans la semaine dernière;

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