‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 176 sur 237 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

PIERRE

Je VOUS remercie... elle est gentille... c'est une bonne petite fille. Mais vous, vous êtes très amoureux... ça se voit.

ROGER

C'est vrai ?

PIERRE

Plutôt... et vous avez raison. Venise, voyez-vous, est une ville de passion : c'est une ville pour les lunes de miel ou pour les ruptures; mais il ne faut pas y apporter, comme moi, un amour calme et môme résigné.

ROGER

Pourquoi y êtes- vous venu ?

PIERRE, désignant Juliette à la fenêtre.

C'est elle qui a voulu.

ROGER

Elle croyait sans doute que Venise conservée les liaisons malades, comme Menton conserve les poitrinaires.

PIERRE

Oui, mais quand la phtisie est trop avancée, le Midi les achève... c'est ce qui m'arrive. Depuis que je suis ici, je suis comme un fou : dans ce décor merveilleux, dans cette atmosphère d'amour, j'ai un maladif désir d'inconnu, et je rêve l'aventure avec toutes, avec la petite Vénitienne qui passe maquillée sous son châle brun, avec l'Américaine rousse qui dîne à côté de moi à l'hôtel... je voudrais avoir un rendez-vous, même avec une femme qui ne viendrait pas, car c'est déjà une volupté d'attendre, et j'ai besoin d'un roman môme puéril, mais qui illuminerait mon séjour à Venise.

ROGER

Ça n'est pas drôle.

PIERRE

J'ai ou la même sensation, cet hiver, au bal de l'Opéra. Juliette avait voulu y aller, et je me rappelle, à

un moment, nous étions assis dans le foyer et collés contre le mur, elle dans un domino noir, nous regardions ceux qui s'amusaient et nous étions sinistres. Elle jetait des confetti... pour avoir Tair ohé! ohé! mais c'était dona Elvire, car elle avait plutôt Tair d'une qui aurait vu passer son amant avec toutes les autres ; et, en effet, c'était bien toutes les autres, les inconnues, qui étaient ses rivales.

ROGER

Vous me dites ça... et votre amie est là, à deux pas, qui écoute des musiques dans la nuit, et en ce moment même, elle est en train de se créer un souvenir inoubliable de Venise. Ah! c'est effrayant, c'est tragique, presque.

PIERRE

Oui, c'est épouvantable. Et avec ça elle adore les nacelles, les sérénades, elle est très pont des soupirs. A chaque instant, il faut prendre une gondole... Je me venge en marchandant les gondoliers... je neleur donne pas de pourboire... c'est idiot. Mais je ne peux plus, je ne peux plus : j'ai assez de la vie intérieure que le mène ici, et nous allons partir bientôt.

ROGER

Mais à Paris ce sera la même chose.

PIERRT^.

Sans doute.

ROGER

Alors, ne vaudrait-il pas mieux, pour elle et pour vous, lui dire...

PIERRE

C'est bien difficile de dire ça à une femme.

ROGER

Alors ?

PIERRE

Oh! je sais bien, il n'y a pas de raison pour que ça finisse. Et puis, il y a l'habitude... l'habitude ou trente-

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