ACTE DEUXIÈME
ANTONIA
Tous les jours! ne dites donc pas d'enfantillages... et si je ne viens jamais ? Non, je vous écrirai, c'est beaucoup plus simple. Je peux vous écrire, je pense qu'on ne décachètera pas vos lettres, rue de Balzac.
PIERRE
Oh! bien sûr. Alors, si vous m'écrivez, il faut que je vous donne le nom sous lequel j'ai loué, parce que je n'ai pas loué sous mon véritable nom.
ANTONIA
Je pense bien.
PIERRE
Alors, vous écrirez à M. Mérowig O'Coddy, 0 apostrophe, deux d, y.
ANTONIA
Vous n'auriez pas pu trouver un nom un peu plus simple?... Celui-là est invraisemblable.
PIERRE
Justement : on a l'habitude de chercher des noms vraisemblables, des noms ternes et communs, c'est une erreur. Supposez que quelqu'un ayant intérêt à interroger les concierges leur demande qui habite le rez-de-chaussée, et qu'on réponde : c'est M. Aubry ou M. Durand, c'est comme si ça y était, c'est limpide; tandis que si on répond : c'est un M. Mérowig O'Coddy, ça déroute les soupçons... on pense : c'est un jeune homme qui écrit au Mercure de France^ et on n'insiste pas.
ANTONIA
C'est très ingénieux : je vois avec plaisir que vous pensez à tout, et que la passion, loin de vous égarer, n'exclut pas chez vous la prudence.
PIERRE
Pourquoi me le reprochez-vous? Jesuis prudent, c'est vrai, mais c'est autant pour vous que pour moi, car,
vous aussi, Antonia, vous avez intérêt à ce qu^on ne sache pas...
ANTONIA
C'est égal, Mérowig O'Coddy, ceci est plus que de la prudence... Avouez que vous avez une peur bleue de Juliette.
PIERRE
Ma foi non.
ANTONIA
Ne faites donc pas le grand garçon. Comment va-t-elle, au fait, votre petite amie?
PIERRE
Vous me l'avez déjà demandé. Elle va très bien, je vous remercie.
ANTONIA
Soyez franc, vous en avez un trac fou.
I PIERRE
Ne soyez pas méchante et injuste; vous savez bien que je n'ai pas peur d'elle, mais j'ai peur de lui faire de la peine. Car autrement, qu'est-ce que je risque? Nous ne sommes pas mariés, Juhette et moi; je n'ai prononcé aucun serment à la mairie ou à l'église; il n'y a pas auprès d'elle de vieux parents auxquels je doive compte du bonheur de leur enfant. Donc, si je prends des précautions, c'est bien pour elle et non pour moi ; et cette prudence que vous dénommez peur pourrait mieux être dénommée pitié. Oui, Tamour que j'ai pour vous me rend plein de pitié pour elle, et puisqu'en nous aimant, nous pouvons être heureux, laissons-lui du moins, à elle, la façade du bonheur!
ANTONIA
Pourtant, quand je voudrai, vous mêla sacrifierez; mais je ne vous le demanderai pas, et vous avez raison ; il ne faut pas faire de la peine : moi-même je ne serais pas heureuse, si nous faisions pleurer une bonne petite fiUe.