ACTE TROISIKMP
j*ai réglé ma vie d'après la tienne, je n'ai plus revu mes amis, j'ai bousculé mes habitudes, je n'ai plus pensé à moi-même !
CLAUDINE
Mais je le reconnais... seulement c'est toi que tu sacrifiais et non les autres. Comme c'est malin! Parbleu, si j'étais seule, crois-tu que je tienne au luxe, à l'argent? et tu sais bien que je te suivrais où tu voudrais, et que je vivrais avec deux cents francs par mois au fond d'une province, pourvu que ce fût avec toi, car je t'ai dans mon cœur et dans ma chair, et je t'aime.
VÉTHEUIL
C'est vrai ?
CLAUDINE
Oh ! oui... mais encore une fois pas jusqu'à la lâcheté. Ce que tu me demandes est impossible, et si l'existence que tu mènes est insupportable, si je ne te rends pas heureux, tu as raison, il vaut mieux partir tout de suite, m'oublier, et quand tu reviendras, nous serons des amis... si je suis encore là. »
VÉTHEUIL
Non, Claudine, vois-tu, je ne pourrai pas t'oublier, et quant à être des amis, ce n'est pas raisonnable ce que tu dis là. Oui, tout à l'heure, je voulais partir. J'étais très fort avant de t'avoir vue, mais dès que tu es entrée ici, j'ai compris que je ne partirais pas. J'étais vaincu d'avance et tu sais bien que je ne peux pas ^'^vre sans toi... j'ai besoin de ta voix, de ton odeur, de tes caresses... j'ai besoin d'avoir la tète sur ton épaule et de t'embrasser, et de t'adorer, et de te le dire. Oui, il faut que tout le reste nous soit bien égal. Eh bien, c'est vrai, puisque nous avons vécu ainsi jusqu'à présent, nous pouvons bien continuer sans faire de mal à personne... il s'agit de s'arranger... puisque nous savons où est le danger, nous l'éviterons. Mon Dieu, tu seras moins autoritaire, moins jalouse, et moi je serai plus
patient, plus indulgent. Tu ne seras plus méchante comme avant-hier.
CLAUDINE
C'est toi qui as été cruel... dire que tu as pu rester plus d'un jour sans me voir !
VÉTHEUIL
Il fallait une explication... nous l'avons eue; elle n'a servi à rien, oublions-la... on s'aime?
CLAUDINE
Mais oui.
VÉTHEUIL
Vois-tu, c'est l'essentiel.
Est-ce que tu es si à plaindre que ça?
VÉTHEUIL
Que ça, non.
CLAUDINE
Est-ce que nous n'avons pas eu desj^heures charmantes, des souvenirs inoubliables?
VÉTHEUIL
Mais si.
CLAUDINE
Alors, embrasse-moi.
VÉTHEUIL
Ah! Claudine! je te retrouve, laisse-moi te regarder.
CLAUDINE
Non, non... il fait trop clair ici... j'ai tant pleuré, je
ne dois pas être jolie... (Elle va à la fenêtre, ferme les rideaux qu'elle attache avec son épingle à chapeau. Elle revient s'asseoir.)
Gomme ça, c'est plus mystérieux, et tu ne vois pas que j'ai les yeux rouges. Viens là, mon amour, tout près de moi, comme dans les premiers temps que nous nous aimions. Tu te rappelles, tu te mettais à mes pieds, ta grosse tête sur mes genoux, on regardait tomber la nuit, et on avait des âmes de crépuscule et de silence.