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COMÉDIE EN UN ACTE

Représentée pour la première fois, sur le Théâtre de la Bodinière, le 26 mars 1895»

PERSONNAGES

PAUL M. DUMENY.

OOTTE M°" RosA Bruck

Un cabinet de travail dans une garçonnière, au rez-de-chaussée rue Fortuny. Porte à gauche conduisant à la chambre à coucher. Porte au fond donnant sur l'antichambre dont on peut apercevoir la porte d'entrée.

Au lever du rideau, Paul est en train de lire, assis devant une table couverte de livres et de papiers. Enfin on sonne : il se lève précipitamment et va ouvrir.

Une femme entre, c'est Gotte.

PAUL

C'est toi... enfin!

11 l'embrasse.

GOTTE

As-tu bien refermé la porte ?

PAUL

Mais oui.

A clé?

A clé... deux tours.

Et le verrou '

Le verrou est mis.

Et la chaîne ?

GOTTE

PAUL

GOTTE

PAUL

GOTTE

PAUL

La chaîne aussi.

Gotte t'assied ou plutôt tombe accablée dans une bergère.

GOTTE

Ah ! mon Dieu ! que j'ai peur !

PAUL

Voyons, veux-tu me dire ce qu'il y a? Pourquoi cet affolé petit bleu que tu m'as envoyé ce matin?

GOTTE

Ah! mon pauvre ami, j'ai une peur horrible d'avoir été suivie, en venant ici.

PAUL

C'est absurde.

Il l'embrasse.

GOTTE, se dégageant.

Non, non, prends garde, tiens-toi bien... J'ai peur... Ah ! mon Dieu ! que j 'ai peur ! ... Où sommes-nous ici ?

PAUL

Comment, où nous sommes? Mais chez moi, chez toi, chez nous... chez ton amant qui t'adore.

Il s'agenouille aux pieds de Gotte.

GOTTE

Tu es sûr?

PAUL, d'un ton de doux reproche.

Voyons, Gotte, voilà deux ans que tu y viens.

C'est ^Tai... Je suis bouleversée, je suis folle, je suis certaine d'avoir été suivie en venant ici. Pourtant j'ai pris une voiture, je me suis fait conduire au Printemps; je suis entrée par la porte des gants et sortie par la porte des chapeaux... J'ai pris une autre voiture, je me suis fait conduire au Louvre; je suis entrée par la porte de la parfumerie et sortie par la porte des mouchoirs... Là, j'ai pris une autre voiture et je me suis fait conduire ici; je pense qu'il n'y a pas de danger.

PAUL

Il est difficile que l'on t'ait suivie, et puis, pourquoi ? 'gotte.

Mon cher, je crois que Gaston se doute de quelque chose.

PAUL

Ton mari? mais pas du tout.

GOTTE

Parfaitement... il se doute de quelque chose, ou alors, je ne sais pas, il faudrait qu'il soit... après la galTe que tu as faite.

PAUL

J'ai fait une gaffe, moi ?

GOTTE

Oui, toi, et qui peut compter. ,

PAUL

Par exemple, je voudrais bien savoir laquelle?

Tu as de l'aplomb! Avant-hier, pendant le dîner, quand Gaston t'a raconté l'histoire du cheval emporté par lequel il avait failU être écrasé.

PAUL

Eh bien?

GOTTE

Eh bien! tu lui as dit : « Oui, oui, je sais, » Or tu le savais, parce que c'est moi qui te l'avais raconté.

PAUL

Est-ce ma faute si ton mari a la manie de me raconter le soir les histoires que tu m'as racontées dans la journée?

GOTTE

Il n'en sait rien, ce pauvre homme.

^m une

PAUL

Parbleu, c'est ton mari, tu le défends. Encore, s'il racontait l'anecdote avec élégance; mais il cherche ses mots, il n'en finit pas... il est filandreux.

GOTTE

Je te défends...

PAUL, très monté.

Oui, filandreux... alors ça m'agace, et l'autre soir, j'ai dit : — Oui, oui, je sais — parce qu'il y avait déjà un grand quart d'heure qu'il m'assommait avec cette histoire de cheval emporté qui n'avait d'ailleurs aucune importance, du moment qu'il n'avait que failli être écrasé. D'ailleurs, je me suis rattrapé, puisque j'ai dit que c'était Bouchon qui m'avait raconté la chose.

GOTTE

Tu appelles ça te rattraper ?

PAUL, content de lui.

Mais ça n'était déjà pas si bête et pas invraisemblable du tout.

GOTTE

Évidemment, à cela près que Bouchon était censé être parti pour Blois depuis deux jours.

PAUL

Je n'en savais rien.

GOTTE

Mais si, tu sais bien que chaque fois qu'il doit voir Germaine, il annonce bruyamment qu'il part pour Blois... à cause de son mari.

PAUL

Gustave n'est pas jaloux.

GOTTE

C'est possible, mais il tique sur Bouchon. Alors comme ce jom'-là, Germaine avait justement dit qu'elle

déjounait avec moi chez Yvonne, Gustave est allé voir le mari d'Yvonne qui, naturellement, n'avait vu ni Germaine ni moi, et comme, de mon côté, j'avais dit à Gaston que je déjeunais avec Germaine chez Yvonne, ça a fait un tas d'histoires.

PAUL, atterré.

Ah!... est-ce que je savais, moi!

GOTTE

Est-ce que je savais!... Est-ce que je savais! Il faut toujours faire très attention.

PAUL

Que veux-tu? On ne pense pas toujours à tout. Si tu crois que c'est commode avec vous ! Il faut se rappeler un tas de combinaisons; je t'assure qu'il faut une mémoire et une présence d'esprit pas ordinaires.

GOTTE

Tu peux bien en avoir pour nos affaires... c'est bien le moins.

PAUL

Si ça n'était que pour nos affaires, ça serait facile; mais il faut encore penser aux affaires de tes amies et des amies de tes amies, et ne pas les compromettre, elles ni leurs amants... C'est fout un monde à connaître, et quel monde! Toute la bourgeoisie... c'est effrayant!

GOTTE

Nous avons besoin les unes des autres...

PAUL

Sans doute; mais il m'est bien permis d'oublier l'heure exacte à laquelle Germaine et Bouchon... Enfin, comment ça s'est-il arrangé?

GOTTE

Très bien : il a bien fallu que je trouve quelque chose, n'est-ce pas?

'-. PAUL

Je m'en rapporte à toi,

GOTTE

J'ai dit que nous avions déjeuné ensemble, Germaine et moi, chez Colin, dans son atelier; mais que nous n'avions pas voulu le dire, parce que nous devions rencontrer là une ancienne amie de pension à nous qui a mal tourné, qui fait la fête...

PAUL, avec admiration.

Oh!

GOTTE

Qui est la maîtresse de Colin...

PAUL

Oh!

GOTTE

Et que, naturellement, nos maris ne voulant pas que nous voyions des femmes comme ça, ils auraient fait de la musique. Alors, tu entends: si Gaston t'interroge, tu lui diras bien que Colin a pour maîtresse une ancienne femme du monde qui s'appelle Suzanne de Barancy.

PAUL

Elle n'existe pas, cette Suzanne ?

GOTTE

Tu es bête! Bien sûr qu'elle n'existe pas; mais elle est brune, teinte au henné, elle a des yeux d'un violet foncé et un petit accent anglais.

Alors, pour ton mari, je la connais.

GOTTE

Naturellement. A propos, n'oublie pas non plus que tu étais invité l'autre jour à ce déjeuner chez Colin; mais tu n'y es pas venu.

PAUL

Ah ! je ne suis pas venu?

GOTTE, brusque.

Non.

PAUL

Bien... il suffit d'être prévenu.

GOTTE

Maintenant, il faut absolument que tu dînes ce soir à la maison,

PAUL

Tu ne crois pas qu'avec toutes ces histoires, il vaudrait mieux que je restasse quelque temps?..,

GOTTE

Ah! oui, c'est une riche idée... Pour confirmer tous les soupçons, on ne peut pas trouver mieux. Il ne faut rien changer à nos habitudes, au contraire. Non, non, il faut que tu viennes. D'ailleurs, j'ai dit à Gaston que je t'avais écrit.

Alors, j'ai reçu une lettre où tu m'invites.

GOTTE, Impatientée.

Oui! pas de gaffe, surtout.

PAUL

Sois tranquille. Gomment l'appelles-tu déjà, la bonne femme ?

GOTTE

Quelle bonne femme ?

PAUL

La maîtresse de Colin.

GOTTE

Suzanne de Barancy.

PAUL

Ah! oui... Suzanne de Barancy.

GOTTE

Je suis sûre que tu vas encore..

PAUL

Mais non, mais non : Suzanne de Barancy, amie de pension, noceuse, teinte au henné, léger accent anglais... reçu une lettre de toi... Bouchon parti pour Blois. Ah ! mon Dieu. Que c'est donc comphqué ! Ça me fait l'effet de la guerre de Cent ans quand je préparais mon baccalauréat.

Maintenant, dis-moi vite adieu, parce qu'il faut que j'aille chez ma vieille tante qui est malade... J'ai dit que je passerais la journée auprès d'elle.

PAUL

Tu ne vas pas t'en aller comme ça?... C'est absurde; il n'y a aucun danger. J'ai fait une gaffe, c'est vrai, mais tu l'as très habilement réparée et ça me parait très bien comme ça, et si jamais ton mari a eu le moindre doute, à l'heure qu'il est, il est complètement rassuré.

GOTTE

Non, non, il faut que j'aille chez ma vieille tante, Gaston n'aurait qu'à y aller. Il m'a regardée d'une si étrange façon, lorsque je lui ai dit au revoir.

PAUL

Ça t'a semblé...

GOTTE

Et pendant le déjeuner, il n'a cessé de me parler de ce drame de la rue do la Fidélité.

PAUL

Quel drame ?

GOTTE

Tu n'as donc pas lu les journaux?

PAUL

Pas encore.

Eh bien! voilà : c'est une femme mariée, M"i<^ Diinouveau, qui avait un amant très jaloux.

PAUL

C'est qu'il l'aimait.

GOTTE

Et cette M""® Dunouveau avait dit à son amant que son mari la négligeait, que d'ailleurs il lui faisait horreur, qu'elle avait sa chambre à elle, et que jamais, jamais, tu entends bien...

PAUL

Oui, enfin, ce que vous dites toutes en pareil cas...

GOTTE

Dis donc...

PAUL

Je ne parle pas pour toi... toi, je sais que c'est vrai !

GOTTE

Laisse-moi te raconter... Avant-hier, l'amant est parti en voyage.

PAUL

L'amant? Le mari?

GOTTE

Non, non, je dis bien, l'amant... Attends, tu vas voir; l'amant part donc en voyage, ou du moins il fait semblant; il annonce qu'il sera probablement absent huit jours. Le lendemain il se présente rue de la Fidélité, à neuf heures du soir ; il va sans le dire que l'amant était très bien reçu dans la maison, qu'il était devenu l'ami intime du mari, qu'il pouvait venir à n'importe quelle heure. Bref, il arrive à neuf heures ; mais la femme de chambre lui dit que monsieur et madame sont déjà couchés, et elle ajoute avec un chgnement d'yeux « comme de nouveaux mariés ».

PAUL

Diable !

GOTTE

Alors, furieux, il se précipite dans la chambre de M ^^ Dunouveau ; il la trouve à côté de son mari et pan ! pan ! il lui colle deux balles dans la tête. Qu'est-ce que tu dis de ça?

PAUL

Et toi?... Et elle?...

GOTTE

Elle n'a eu le temps de rien dire : elle est morte.

PAUL

En somme, c'est un amant qui a surpris sa maîtresse en flagrant délit avec son mari. Et le mari, dans tout ça, qu'est-il devenu?

GOTTE

Il n'a rien eu : il en a été quitte pour la peur. L'autre lui a dit : « Mon cher, j'ai tué ta femme parce qu'elle nous trompait, car elle était ma maîtresse et m'avait juré qu'elle n'avait plus de relations avec toi. »

PAUL

C'est un noble langage. Et alors?,..

Les deux hommes se sont serré la main, et l'amant est allé se constituer prisonnier. Eh bien ! Gustave n'a pas cessé de me parler de cette histoire-là pendant tout le déjeuner.

PAUL

Ah! que disait-il?

GOTTE

Il flétrissait M""^ Dunouveau; il exaltait la conduite de l'amant atteint dans son honneur et, à un moment, il m'a regardée fixement dans les yeux en disant : « Si seulement ça pouvait leur servir d'exemple, à toutes ces... » Je ne te répéterai pas le mot qu'il a prononcé

PAUL

Ça commençait par un ('?

GOTTE

Non, par un p.

Péronnelles?

PAUL

GOTTE

Non, ce n'est pas un nom comme ça.

PAUL

Pimbêches?

Non plus.

PAUL

Ah! j'y suis... (Rêveur) L'cxcmplc ! S'il croit que ce qui est arrivé à M""^ Dunouveau empêchera une seule des dix mille femmes mariées qui, à Paris, entre cinq et sept, ôtent un corset quotidien... car, as-tu remarqué que c'est toujours entre cinq et sept?

GOTTE

Oui, c'est pour ça que l'on dîne si tard dans les familles.

PAUL

Et toi-même, toi qui es une sensitive et une pressentimentale, traqueuse au delà de toute expression, n'estu pas venue aujourd'hui même toute frissonnante d'émotion et glacée d'effroi?

GOTTE

Oui, c'est étrange, et c'est pour moi une sorte de volupté douloureuse de venir ici avec le cœur qui bat à se rompre et avec la pensée du danger... Car, jeté le répète, en disant ces mots : — Si ça pouvait leur servir d'exemple, Gaston m'a regardée d'une singulière façon.

PAUL

Ça te semble ainsi, parce que tu es coupable... et puis, je ne le crois pas bien dangereux, Gaston.

GOTTE

Il no faudrait pas s'y fier.

S'il savait, qu'est-ce qu'il ferait?

GOTTE

11 me tuerait, mon trésor ; mais ça ne fait rien.

PAUL, ému.

0 Gotte, meine Gotte, c'est sublime ce que tu viens (le (lire là! Mais sois sans crainte, il n'y a pas de danger, et si ton mari voulait nous surprendre, il ne t'aurait pas parlé de ce drame pour t'alarmer et te mettre en défiance.

GOTTE

C'est vrai.

PAUL

Alors, ôte ton chapeau : tu as l'air d'être en visite.

Il l'aide à enlever son chapeau.

GOTTE

Tu as dû trouver un petit peigne en écaille que j'ai laissé if'i l'autre jour.

PAUL

Oui... je te le donnerai tout à l'heure.

GOTTE

Où était-il? Je l'ai assez cherché.

PAUL

Il était sous la bergère.

GOTTE

Ah ! oui, je me rappelle.

Maintenant, il faut être très gentille.

GOTTE

Il faut d'abord que je sache si vous m'aimez.

PAUL

Mais tu le sais bien.

GOTTE

Alors, vous l'aimez bien, votre fée ?

PAUL

Je l'adore; quand je pense que tu ne m'as pas seulement dit bonjour?

GOTTE

C'est vrai... j'avais si peur!

Ils s'étreig^ent longuement.

PAUL

Et maintenant ?

GOTTE, se senant contre lui.

J'ai moins peur. Dis donc, mon chéri, as-tu pensé à acheter ce que je t'ai dit... T'es-tu procuré une vrille?

PAUL

Mais oui, ô Gotte,meine Gotte, j'en ai acheté une.

C'est vrai ? Montre-la, montre-la.

PAUL, prenant une petite vrille dans un liroir do sa table.

La voici :

Il chante.

Mignonne, voici la vrille, Le soleil revient d'exille.

Elle m'a coûté treize sous : tu vois, on peut mettre l'article en main : c'est curieux et bien fait.

GOTTE

Tu n'es pas sérieux ; mais ça n'est pas tout : mainte-

nant il faut percer deux trous dans la porte d'entrée, afin que, si Ton sonne, nous puissions voir...

PAUL

Sans être vus.

GOTTE

J'allais te le dire.

Us vont dans l'antichambre et s'apprêtent à percer des trous dans la porle.

PAUL

A quelle hauteur faut-il les percer?

GOTTE

A la hauteur de ton œil !

Elle chante.

Ma Jeanne a levé son verre, A la hauteur de son œil.

PAUL, perçant les trans.

A la bonne heure! Toi, tu es gaie, tu es la dernière grisette, ou l'avant-dernière, parce que la dernière c'est moi. Tu as une âme de gigolette et c'est ce que j'aime en toi. Qui croirait, à t'entendre, que ton mari est dans l'instruction publique? Nul ne le croirait!... Ça y est ! les trous sont percés.

GOTTE

Chouette! Maintenant, va dehors pour voir que je voie si on voit.

Paul va dehors.

PAUL, de l'autre côté de la porte.

Combien y a-t-il de doigts?

GOTTE

Deux mille !

PAUL, rentrant.

Est-ce qu'on voit?

GOTTE

Rien du tout... et pourtant je suis plus tranquille : je t'assure que je ne serais pas restée une seconde de plus, s'il n'y avait pas eu de trous dans la porte.

Je comprends ça.

Pourquoi ? Je ne sais pas.

Tu m'aimes?

PAUL

GOTTE

PAUL

GOTTE

PAUL, à genoux devant «lie.

0 ma chère petite Gotte, tu le sais bien que je t'adore. Tu compliques ma vie d'une façon tyrannique et char- I mante; je ne sais jamais le lendemain si je te retrouverai comme je t'ai quittée la veille; chaque fois que je te vois, c'est comme une première fois... j'ai à te reconquérir tout entière et lorsque je t'attends, à chaque voiture qui passe dans la rue, j'ai une émotion terrible, une émotion de joueur. Depuis que je te connais, j'ai lâché mes parents et mes amis, car ton amour est exclusif et despotique, et je mène une sage vie de famille dans ta famille ! Aussi bien, en même temps que tu m'as aimé, les tiens m'ont adopté, ton mari comme un jeune frère, tes enfants comme un oncle, tes parents comme un fils et, de mon côté, je suis à la disposition de tes parents, de tes enfants et de ton mari, car c'est notre sort, à nous autres amants, de nous tenir toujours à la disposition du iiari, au théâtre, à dîner, au bridge et sur le terrf!'i... à moins qu'ils désirent nous tuer, auquel cas ils tirent les premiers, encore qu'ils ne soient pas Anglais ni à Fontenoy.Et tu me demandes si je t'aime! 0 ma chère petite Gotte, pourquoi donc ferais-je tout ça, si je ne t'aimais pas ?

On sonne à la porte d'entrée.

PAUL, se relevant.

Allons bon ! il n'y a pas moyen d'être tranquille.

Ah ! mon Dieu ! pourvu que ça ne soit pas mon mari !

PAUL

Mais non, mais non... Attends, ne bouge pas.

Ils restent sans mouvement, sans voix, et si pâles I prêtant l'oreille, anxieux. On sonne à nouveau.

GOTTE

Entends-tu? C'est un coup de sonnette impatient, autoritaire. Ah! mon Dieu, que j'ai peur!... Sens-tu mon cœur comme il bat?

Coup de sonnette.

PAUL

C'est idiot, puisqu'on ne lui répond pas, il devrait bien comprendre qu'il n'y a personne ou qu'on ne veut pas lui ouvrir.

GOTTE, soudain illuminée.

Les trous ?

PAUL, aburi.

Quoi, les trous?

GOTTE

Les trous que tu as perces dans la porte tout à l'heure, afin de voir...

PAUL

Sans être vus. C'est vrai, au fait, je suis bête... je n'y pensais plus. Attends, ne bouge pas, j'y vais.

Fais bien attention surtout... Sois bien prudent.

PAUL

Mais n'aie donc pas peur.

Sur I.T pointe des pieds, Paul disparait et revient deux minutes aprèi<

GOTTE

Eh bien?

PAUI

Il est parti : c'était un de mes amis, Sapir, Alfred Sapir... je l'ai vu s'en aller.

GOTTE

Tu vois que c'est précieux, ces trous.

PAUL

Ils valent leur pesant d'or... le pesant d'un trou! Ce qu'on arrive à dire tout de même, quand on est troublé!

GOTTE

C'est égal, c'est assommant un rez-de-chaussée : on est dans la rue, on n'est pas chez soi.

PAUL

Oui, mais c'est humide ! Alors, on reprend d'où l'on en était... Qu'est-ce que je disais?

GOTTE

Tu disais que je compliquais ta vie ; mais crois-tu que la mienne soit simple ? Elle est terriblement tourmentée au contraire. Outre l'hypocrisie, la ruse et le mensonge dont jo suis obligée de me servir et qui sont choses basses et dont je soufYre, j'ai des craintes, d'affreux doutes, lorsque je ne suis pas près de toi. Je me demande où tu es, ce que tu fais et bien souvent, au milieu de la nuit, je me réveille avec des visions atroces. Tandis que toi, tu es bien certain que je suis à la maison, auprès de mon mari. Ah! si tu me trompais, vois-tu, ça serait lâche !

PAUL

Mais pourquoi veux-tu que je te trompe? Jo t'aime tu le sais bien.

GOTTE

Oui, je sais. Tu me dois bien ça, car tu ne t'imagines

pas ce qu'une femme dans ma situation risque en faisant ce que je fais. Et puis ce sont des alertes de tous les instants : il y a certaines paroles, certains regards de Gaston qui me font pâlir, rougir, comme s'il me prenait sur le fait. Heureusement que je ne perds pas la tête au milieu de tout ça, car il lui prend des accès de jalousie subits.

PAUL

Pauvre chérie, à cause de moi ?

GOTTE

Non, jamais à cause de toi; ça, c'est une justice à lui rendre. Il est toujours jaloux à faux et j'aime mieux ça : je me sens plus forte, étant dans mon droit. Ainsi, l'autre jour, il ne voulait pas croire que je fusse restée trois heures chez mon coiffeur, chez Léonard : il a voulu me faire jurer sur la tombe de ma mère... mais je n'ai rien voulu savoir. Alors tu ne sais pas ce qu'il a fait? Il a téléphoné à Léonard : « M^^^ Plotter me prie de vous demander si elle n'afpas oublié tantôt chez vous sa quincaillerie? »

Ce n'était déjà pas si bête.

GOTTE

Mais non, j'en étais moi-même surprise. Enfin il a su que j'étais bien allée chez Léonard.

PAUL

Mais, puisque c'était vrai, pourquoi n'as-tu pas voulu jurer.^

GOTTE, très digne.

Sur la tombe de ma mère ! Il y a certains serments qu'on ne profane pas à propos de Léonard.fEt puis, du moment que c'était vrai, je n'avais pas besoin de jurer : il n'avait|qu'à se renseigner. J'ai préféré garder ce serment-là pour le jour où nous en aurions besoin.

PAUL

Oui, et alors il te croira pour cette piété filiale dont tu as fait preuve à propos] de Léonard. C'est très fort.

GOTTE

Il faut bien se défendre.

PAUL

Je t'admire.

GOTTE

Je ne t'ai pas raconté ça pour que tu m'admires, mais pour que tu te rendes compte que ma vie n'est qu'une perpétuelle angoisse. Vois-tu, l'homme qui nous a le mieux complaises, c'est le Dieu qui a dit : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. » Il avait deviné que la vie que nous menons n'est pas toujours rigolo.

PAUL

Je doute qu'en prononçant ces paroles, il ait obéi à un sentiment de ce genre. Tu es dans un de tes jours de philosophie...

GOTTE

Enfin, ai-je raison? Et qu'as-tu à répondre à cela?

PAUL

Je sais bien comment ça va finir.

GOTTE

Tu ne sais rien du tout.

PAUL, persuasif.

Viens !

GOTTE, très décidée.

Certainement.

Et, rcnlagant doucement, il l'entraîne vers su chambre, mais au moment d'en franchir le seuil, on entend un grand coup de sonnette.

PAUL

Ah! cette sonnette est agaçante comme celle d'un serpent.

396 LA VBILLE

GOTTE

Va voir qui c'est.

Il va regarder par les trous de la porte et revient tout pâle.

C'est un gendarme.

GOTTE

Un gendarme? Mais c'est effrayant ce que tu me dis là.

PAUL

Oui, un gendarme.

GOTTE

Comment faire ? Tu ne te trompes pas ?

PAUL

Mais non, j'ai bien vu un uniforme.

GOTTE

C'est peut-être un employé du Printemps.

PAUL

Mais 'non,' je n'ai rien acheté au Printemps.

GOTTE

Un garçon de banque.

PAUL

Mais non, c'est un gendarme : j'ai bien vu le pantalon bleu à bandes noires et la veste à boutons blancs... c'est un gendarme en petite tenue.

GOTTE

En petite tenue... il sera peut-être moins méchant.

Peut-être.

On entend heiiptrr une porte.

PAUL

Écoute donc. Voilà qu'on frappe à la porte de service maintenant. J

GOTTE

Ce n'est pas drôle du tout.

On liappe plus forl.

PAUL

Il faut absolument que j'aille voir ce que c'est,

GOTTE

Paul, n'y va pas! Je te défends d'y aller! S'il te fait du mal, s'il te tue?..

PAUL

Mais ce n'est pas un voleur... c'est un gendarme. II le faut... il le faut... reste là.

GOTTE, affolée.

Paul, n'y va pas... je ne veux pas que tu y ailles. Si l'on t'arrête ? Ah ! mon Dieu, c'est horrible !

Elle j'accroche à lui.

PAUL, se dégageant.

Mais laisse-moi, ma chérie, laisse-moi, c'est ridicule.

Alors je veux|]aller avec toi.

PAUL

C'est folie!

GOTTE

Mais que puis- je faire?

PAUL, dramatique.

Prier !

11 disparaît. Gotte ic jette à genoux, Quelques fécondes se passent. Paiii revient.

GOTTE

Eh bien? Qu'était-ce?

PAUL

Alors tu t'en vas ?

GOTTE

Oui.

PAUL

Tu es fâchée.

GOTTE

Je ne suis pas du tout fâchée... seulement j'en ai assez.

De quoi?

GOTTE

Des rez-de-chaussée... Tu comprends, c'est insupportable; on est dans la rue... on n'est pas chez soi.

PAUL, voulant tout de même la faire au moins sourire

Oui, mais c'est humide.

GOTTE

Ah ! mon cher, ne faites pas d'esprit, vous vous rendez odieux. En tout cas, si vous voulez me voir, ce no sera pas ici. '

PAUL

C'est vous qui avez voulu un rez-de-chaussée... avant le concierge, pour qu'on ne vous voie pas entrer... J'ai déménagé à cause de vous, moi qui ai horreur des déménagements, et vous venez maintenant me le reprocher! Vous n'êtes guère gentille.

GOTTE

Je ne peux pourtant pas trouver que c'est charmant ! J'arrive ici, je me compromets, je risque le déshonneur, la mort peut-être, pour passer une heure auprès de vous, et c'est cette heure-là que vous choisissez pour donner rendez- vous à vos fournisseurs!

PAUL

Mes fournisseurs! Vous savez bien que c'était un gendarme... vous êtes de mauvaise foi.

r.A VRILLE 401

GOTTK.

Peu importe ! quand on a vraiment le respect de la femme qu'on aime, on s'arrange pour lui éviter de semblables humiliations... on prévient son concierge.

PAUL

Je ne savais pas que ce gendarme viendrait... et puis il fallait bien donner mon livret... Sans ça je serais allé en prison.

GOTTE

Que voulez-vous que je vous di.se? Quand on aime vraiment, on va en prison.

PAUL

11 n'y a rien à répondre... Je n'insiste pas... j'espère que vous serez plus aimable et plus juste quand je vous reverrai.

GOTTE

Ce ne sera pas demain, ni après-demain, je vous le jure.

PAUL

Ah! Gotte, vous me faites beaucoup de peine et vous êtes une très méchante fée.

GOTTE

Vieille sorcière? Vous m'appelez vieille sorcière, maintenant ?

PAUL

Je n'ai pas dit ça... j'ai dit que vous étiez une méchante fée, c'est tout différent.

GOTTE

Vieille sorcière... c'est trop fort. Adieu!

Elle s'en va en coup de vent, claquant les porte». PAUL, resté muI.

Charmant! Enfin je vais probablement recevoir un petit bleu de réconciliation dans une heure. C'est tou-

PAUL

Alors tu t'en vas?

Oui.

Tu es fâchée.

GOTTE

PAUL

GOTTE

Je ne suis pas du tout fâchée... seulement j'en ai assez.

PAUL

De quoi?

GOTTE

Des rez-de-chaussée... Tu comprends, c'est insupportable; on est dans la rue... on n'est pas chez soi.

PAUL, voulant loul de même la faire au moins sourire

Oui, mais c'est humide.

GOTTE

Ah! mon cher, ne faites pas d'esprit, vous vous rendez odieux. En tout cas, si vous voulez me voir, ce no sera pas ici. '

PAUL

C'est vous qui avez voulu un rez-de-chaussée... avant le concierge, pour qu'on ne vous voie pas entrer... J'ai déménagé à cause de vous, moi qui ai horreur des déménagements, et vous venez maintenant me le reprocher! Vous n'êtes guère gentille.

GOTTE

Je ne peux pourtant pas trouver que c'est charmant! J'arrive ici, je me compromets, je risque le déshonneur, la mort peut-être, pour passer une heure auprès de vous, et c'est cette heure-là que vous choisissez pour donner rendez-vous à vos fournisseurs!

PAUL

Mes fournisseurs! Vous savez bien que c'était un gendarme... vous êtes de mauvaise foi.

GOTTE

Peu importe! quand ou a vraiment le respect de la femme qu'on aime, on s'arrange pour lui éviter de semblables humiliations... on prévient son concierge.

PAUL

Je ne savais pas que ce gendarme viendrait... et puis il fallait bien donner mon livret... Sans ça je serais allé en prison.

GOTTE

Que voulez-vous que je vous dise? Quand on aime vraiment, on va en prison.

11 n'y a rien à répondre... Je n'insiste pas... j'espère que vous serez plus aimable et plus juste quand je vous re verrai.

GOTTE

Ce ne sera pas demain,' ni après-demain, je vous le jure.

PAUL

Ah! Gotte, vous me faites beaucoup de peine et vous êtes une très méchante fée.

GOTTE

Vieille sorcière? Vous m'appelez vieille sorcière, maintenant ?

PAUL

Je n'ai pas dit ça... j'ai dit que vous étiez une méchante fée, c'est tout difTérent.

GOTTE

Vieille sorcière... c'est trop fort. Adieu!

EHe s'en va en coup de vent, claquant les portes. PAUL, resté s«ul.

Charmant! Enfin je vais probablement recevoir un petit bleu de réconciliation dans une heure. C'est tou-

mZ/^'\r' ? ^^- '" P^"*ô* q^« ça recom-

chante., etc. « En attendant, voici une après-midi entièrement perdue... tout à fait blanche... et j'ai nériig^ pour ça des affaires très importantes.

Il ouvre on livre et lit ;

ôe^Oiw . il poumit tramiller depuis qu'il mait une liaison avec une femme du monde.

Ah! ces psychologues! Ils en ont de joyeuses.

SIDEAir

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