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UN PAGE

OROPESA, captif.

ROBLEDO, enseigne.

LE

PREMIÈRE JOURNÉE

Une maison arabe près d'Oran.

(Entrent Arlaxa, jeune Mauresque, et Ali-Muzel, chef maure.)

ARLAXA. C'est ainsi, Ali-Muzel; si tu ne m'amènes pas ce chrétien, l'amour te punira et je te serai cruelle. Je le veux prisonnier, sans blessure et sans rançon.

ALI-MUZEL. Peux-tu bien avoir une si mauvaise pensée ? Contente-toi de sa mort si je ne puis le prendre. Ce serait une folie d'arrêter mon bras prêt à le frapper. Je vais partir pour Oran, je provoquerai le chrétien, et je tâcherai de tel'amener vivant, puisque tu ne le veux pas mort. Pourtant, si, d'aventure, emporté par la colère, je le tuais, je perdrais donc ton amour? Un soldat, l'épée à la main, est- il assez maître de lui pour la diriger au gré de ton caprice?

ARLAXA. Ali-Muzel, j'avoue que ce sont là de bonnes raisons et que, parmi les exploits de la guerre, il y en a bien peu sans excès, quoiqu'on puisse les tempérer par la prudence; mais j'ai mis un prix à mon amour, peux-tu le donner? Je veux voir cet homme singulier dont je prononce le

nom avec crainte; cette terreur de la terre d'Afrique, ce vaillant Fernando, cet Atlas de l'Espagne, son nouveau Cid. Je veux le voir de près, mais prosterné à mes pieds.

ALi-MuzEL. Pense que tu l'y vois déjà, quand même le ciel viendrait à son aide.

ARLAXA. Qu'ai tends-tu?

ALI-MUZEL. La conviction que tu parles sérieusement, quoique, pour moi, tes paroles soient toujours des vérités. Je suis contenu par mon amour, et je ne sais te dire qu'une chose, c'est que le désir de te servir fait tout mon courage. Tu peux attendre de moi des choses impossibles ; mille prisonniers chrétiens viendront se soumettre à tes lois.

ARLAXA. Amène-moi seulement don Fernando Saavedra, nous serons contents l'un et l'autre, car je te jure d'être à toi quand tu auras fait ce que je te demande.

ALI-MUZEL. Aujourd'hui peut-être, les murs d'Oran entendront mon défi, et je prie le ciel (qui nous donne la lumière et la vie) d'assurer le succès de mon entreprise.

ARLAXA. Pars en paix; je te prédis la victoire dans ce combat.

(Arlaxa sort.)

ALI-MUZEL. Rassure-toi, visage divin, ange qui habites la terre, rassure-toi; loin de ton soleil, je marche dans la nuit obscure. Que le sang de cet Espagnol fasse renaître mon bonheur! Mais, hélas! je ne dois point le tuer, je dois le prendre. Qui vit jamais et peut imaginer un désir aussi fantasque ?

(Il sort.)

Le théâtre change et représente les remparts de la ville d'Oran. On voit paraître le comte d'Âlcaudète, général d'Oran, don Fernando de Saavedra, le capitaine Guzman et l'ingénieur Fratia. «

FRATiN. II faut exhausser la courtine au niveau de cette tour qui découvre la plage. Cette partie n'est pas abritée ;

mais qu'importe, si elle n'est pas en défense, et si Almanza ne répond pas à notre dessein.

LE GÉNÉRAL. L'enccinte est sûre, et Taffront plus encore, si vos bras ne sont pas les courtines et les murailles. Quand on a le désir de s'illustrer, peu importent les défenses. On va chercher le combat en rase campagne. Que les Maures arrivent donc, j'espère en Dieu et en vos mains victorieuses. Le lion se changera en un paisible agneau.

(Entre un soldat.)

LE SOLDAT. Soignour, un Maure d'un extérieur noble et distingué accourt précipitamment vers la vill»-, monté sur un cheval alezan. Pourtant, on le voit parfois s'arrêter et jeter autour de lui des regards défiants, comme un homme qui redoute quelque chose malgré son audace. !l porte un bouclier blanc et un cimeterre au côté, une lance avec une banderole de parlementaire et un chapeau orné de plumes. Vous pouvez le voir de ce rempart.

LE GÉNÉRAL. Oui, je l'aperçois. S'il vient en mission, je lui donne sûreté.

DON FERNANDO. Je crois qu'il apporte un défi.

(Entre Ali-Muzel, à cheval, a\ec sa lance et son bouclier.)

ALi-MuzEL. Gens d'Oran, chevaliers et soldats, écoutezmoi, vous qui écrivez vos exploits avec notre sang. Je suis Ali-Muzel, un Maure, de ceux qu'on appelle les galants de Meliona, aussi vaillants que nobles. Ce n'est pas Mahomet qui m'envoie ici, mais un autre dieu qui est en même temps si fier et si doux qu'il ressemble tantôt à un agneau, tantôt à un lion irrité, et ce dieu qui me pousse ainsi est vassal d'une femme maure, reine de la beauté, et dont je sais l'humble esclave. J'aime enlin, et j'ai beaucoup dit rien (lu'en disant que j'aime. Gela doit vous faire comprendre que je puis m'esiinier quelque chose. Du reste, quelque je sois, il suffit que je me montre armé dans vos murs si bien défen-

9'. THEâTRK DK MICHEL CERVANTES.

dus. Si ce n'est pas un acte de folie, c'est la preuve que j'ai donné ma parole et que je dois la tenir ou rester mort sur la place. Ainsi, je te défie, don Fernando le fort, le brave, aussi abhorré des Maures qu'estimé des chrétiens. Parce que j'ai dit, on devine bien, quoiqu'il y ait d'autres Fernando, que c'est Fernando de Saavedra que j'appelle au combat. Ta renommée, qui n'a pas de limites, est arrivée jusqu'aux oreilles d'Arlaxa, la merveille de beauté. Elle veut te voir, non mort, mais prisonnier, et elle m'a donné l'ordre de te prendre. Vois si le mandat est facile. J'ai promis de l'exécuter, parce que l'amour rend tout possible. Et pour te donner l'occasion d'en venir aux mains avec moi, voici ce que je te dis : je dis que tu ne combats que de loin, à l'abri d'une arquebuse, que tu n'oses t'aventurer seul, mais toujours sous la protection de tes soldats, que tu es un Ulysse nocturne et non un Télamon qui combat en plein soleil, que tu ne croises ton épée avec une autre qu'après avoir vérifié le rang de ton adversaire. Si tu n'acceptes pas mon défi, j'ai dit vrai. Si tu l'acceptes, il demeurera certain, vainqueur ou vaincu, que la renommée n'a pas menti. Arrivé à Canastel, je t'attendrai seul jusqu'à demain, au coucher du soleil. Le vaincu restera l'esclave du vainqueur, riche prix et honorable récompense. Viens, don Fernando, je t'attends.

(Il sort.)

LE GÉNÉRAL. Dou Fcmando, que vous en semble?

FERNANDO. Quc cc Maure est brave, et qu'il mérite d'être aimé pour l'entreprise qu'il a formée.

LE GÉNÉRAL. Répondrcz-vous à son défi?

FERNANDO. J'ai coutume de répondre aux appels de l'honneur. Que votre seigneurie veuille bien me permettre de sortir de la place avant la fin du jour.

LE GÉNÉRAL. Je ne le veux pas. D'après la loi militaire, vous vous devez plus à votre roi qu'à vous-même. Au nom

d:i roi vous m'appartenez, et moi je n'expose pas un homme comme vous pour une simple folie d'amour.

FERNANDO. Votre Seigneurie use d'une extrême rigueur envers moi. Que dira le Maure?

LE GÉNÉRAL. Peu importe ! J'obéis aux devoirs que la guerre me commande, et je les connais tous.

FERNANDO. Au moins que je puisse lui répondre, et qu'il .««ache pourquoi je ne vais pas le joindre.

GuzMAN. Il n'y perdra rien, seigneur don Fernando.

LE GÉNÉRAL. Douncz votrc répouso au capitaine Guzman.

Gi ZMAN. Je la porterai, et je vous jure que si on me le permet, j'éteindrai les feux de l'amour chez ce Maure grossier.

LE GÉNÉRAL. Parlcz-lui courtoiscment ; je me fie à votre prudence.

(Le général sort.)

GrzMAN, à don Fernando. Voulcz-vous qu'au licu de répousc je lui donne un bon coup d'épée qui terminera la fête?

FERNANDO. G'est moi qu'il a défié; un autre ne peut se battre pour moi. Mais si le Maure veut m'attendre un autre jour, je saurai bien aller le trouver en dépit de tout le monde et de toute défense.

GUZMAN. Que prétendez-vous faire?

FERNANDO. Le luudi je suis de ronde. Quand la nuit sera venue, je sauterai du mur dans le fossé.

GUZMAN. Il est très -profond, et vous pourriez courir des dangers.

FERNANDO. Il me tarde d'arriver à ce moment. Je vous confie mon secret.

. GUZMAN. Je sais me taire. Laissez- moi sortir le premier; j'espère dans mon adresse pour mener à bien votre projet.

FERNANDO. Vous êtes un ami utile.

GuzMAN. Oui, parce que je suis vrai.

(Ils sortent.)

Un bois de palmiers aux environs d'Oran.

(Ali-Muzel paraît avec Gebrian, son serviteur, qui conduit les chevaux

par la bride.)

ALI-MUZEL. Attache mon cheval au tronc de ce palmier; qu'il repose pendant que reposent les soucis de mon âme. Seul ici je puis penser à Arlaxa, en attendant que celui qu'elle tient en si grande estime paraisse pour se mesurer avec moi. Heureux chrétien! qui jouis de cette faveur surhumaine que les yeux divins, que j'adore vainement, désirent ta présence ! La jalousie me dit qu'ils voudraient me voir mort, pourvu qu'ils te puissent voir vivant. Je ne serai pas aussi insensé. Si je te tue par la force ou par bonheur, je t'ensevehrai dans ce bois. Mais, hélas! si tu meurs, comment aurai-je accompli l'ordre d'Arlaxa ? Triste situation que je ne puis souffrir ! Mais il faut reposer un instant. Pardonne- moi, belle Maure, si je cherche à oublier dans le sommeil les chagrins que tu me causes 1

(Il s'endort, et l'on voit entrer un Arabe en turban vert.)

NACOR. 0 Mahomet! puisque l'amour ne consent pas à mon bonheur, montre- moi ta faveur et souviens-toi que l'infortuné Nacor est ton descendant. Je suis un chérif de ta caste, et les traits de l'amour ne me respectent pas. Mon cœur est le but de tous ses coups. Voici mon rival endormi, et je n'ose le toucher, quoique ma vengeance désire sa mort et son châtiment. Je suis jaloux, mais je le crains. Par Allah I le cas est nouveau. Je meurs, parce que je ne le tue pas. J'ose, et je tremble tout à la fois.

(Entre le capitaine Guznian, l'épée nue à la main.)

GuzMAN. Est-ce toi qui, par hasard, as défié don Fernando ?

NAcoR. Non, c'est ce Maure que tu vois couché là. GUZMAN. Il soupire.

NACOR. Ce n'est pas étonnant, puisqu'il est amoureux.

GUZMAN, appelant. AU-MUZel!

ALi-MuzEL. Qui m'appelle? (n se lève.) Don Fernando!

GUZMAN. Tu te trompes, Maure, je ne suis pas don Fernando.

ALI-MUZEL. Qui es-tu?

GUZMAN. Un de ses amis qu'il envoie vers toi.

ALI-MUZEL. Quand viendra-t-il?

GUZMAN. Sache, Maure, que notre général ne consent pas à le laisser venir.

ALI-MUZEL. Pourquoi?

GUZMAN. Parce qu'il est prudent et grand homme de guerre ; il ne veut pas aventurer dans une entreprise si futile une épée qui entre toutes est la plus vaillante. Pourtant don Fernando te fait savoir que si tu veux l'attendre jusqu'à lundi, il te jure de sortir dans la nuit, môme au mépris des ordres. Si cela ne te satisfait pas et que tu veuilles tenter l'épreuve avec moins de danger, accepte-moi pour adversaire, et si tu es vainqueur, tu me conduiras à ta maîtresse au lieu de don Fernando.

ALI-MUZEL. Ce n'est pas pour toi que m'envoie Arlaxa. Réponds à don Fernando que je l'attendrai au jour qu'il me désigne. Si je triomphe et que tu veuilles encore le battre avec moi, je ferai ce que tu désires. Tu dois comprendre que le soldat ne doit venir qu'en second lieu.

GUZMAN. C'est vrai.

ALI-MUZEL. Va-t'en donc, et dis à ton ami qu'il ne me fasse pas attendre.

GuzMAN. Ali-Muzel, que ton Mahomet te garde! ALi-MUZEL. Que ton Christ t'accompagne!

(Guzman sort.)

ALI-MUZEL. Nacor, qu'est-ce que cela veut dire ? que viens

tu faire ici ?

NACOR. Voir comment tourne pour toi cette dangereuse entreprise. Par Allah! je vois que lu viens chercher ta

perte.

ALI-MUZEL. Comment!

NACOR. Si tu attends la nuit pour combattre, tu te verras enveloppé par toute une armée. Ce récit de don Fernando qui ne peut pas sortir de la ville, tiens-le pour un mensonge. Le chrétien est enclin à la ruse. N'attends pas que ton ennemi s'empare de toi. Tu te disculperas auprès d'Arlaxa, puisque tu as fait tout ce qui était possible, et même davantage.

ALI-MUZEL. Tu me donnes-là de sages conseils, Nacor. Pourtant je ne puis les accepter.

NACOR. Viens donc. Quand on fera le siège de la ville, tu pourras agir comme tu voudras et combattre le chiétien qui sortira sans doute dans la plaine, s'il est brave.

ALI-MUZEL. Allons ! peut-être alors pourrai-je exécuter ce qui m'échappe ici. Mais disculpe-moi auprès d'Arlaxa.

NACOR. Je le ferai.

(Ils sortent.)

Dans la ville d'Oran.

(Entrent le comte d'Alcaudète, général d'Oran, son frère don Martin de Cordoue, et don Fernando de Saavedra.)

LE GÉNÉRAL. Seigneur don Martin, il importe que vous portiez secours à Mazalquivir qui en a grand besoin. Je ne doute pas que vous reveniez vainqueur; le lâche est toujours à découvert quoiqu'il soit vêtu d'acier. Le Maure compte

sur la multitude de ses soldats; mais quand ou lui résiste il s'humilie, se soumet et se prosterne. Ses cris de guerre, si vous le remarquez bien, sont le chant de la peur. Le lion courageux se tait au milieu des balles et des flèches.

DON MARTIN. Jc VOUS obéis commc à mon chef et à mon frère, et je ferai en sorte que tout ce bruit ne m'intimide pas. Donnez-moi les munitions nécessaires, et si elles ne manquent pas j'élèverai le blason espagnol jusqu'aux étoiles.

(Entre le capitaine Guzman.)

LE GÉNÉRAL. Eh bien, capitaine Guzman, que dit le Maure ?

GUZMAN. Il est parti très-mécontent.

FERNANDO, bas à Guzman. Est-il Vraiment parti?

GUZMAN, bas à Fernando. Il VOUS attend; Car il cst brave et plus sensé qu'il n'en a l'air.

FERNANDO, de même. J'irai Ic rejoiudre, sans doute. Si je suis vainqueur je reviendrai au sitôt; si je suis vaincu, ma faute sera légère, car alors c'est que je vaux peu de chose.

LK GÉNÉRAL. Gc Maure paraît brave.

GUZMAN. Oui, brave et bien amoureux.

(Entre à ce moment Buytrago, un soldat portant une épée sans gaine pendue à une corde; en somme en très-misérable équipage. Il tient une planchette à la main et demande l'aumône pour les âmes du purgatoire. Cette action de demander pour les âmes est véritable. J'en ai été témoin, et la raison pour laquelle il demande est dite plus loin i.)

15UYTRAG0. Scigncur, donnez-moi pour les âmes. LE GÉNÉRAL. Bon Buvtrago, combien as-tu récolté aujourd'hui?

BUYTRAGo. A peu près trois cuartos'^.

DON MARTIN. Qu'avez-vous acheté avec cela?

BUYTRAGO. Prcsquc rien. Une fressure et cent sardines.

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