‹ Théâtre: mystère, comédies et ballets (volume 2)Chapitre 102 sur 235 · SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV

PIERROT, seul.

Me voilà dans le monde assez mal situé,

Par ces damnés païens ai-je été bien tué?

Suis-je vivant ou mort? c'est ce qui m'embarrasse.

Si je suis mort, un point entre autres me tracasse :

Pourquoi mon estomac a-t-il plus que souvent,

Bien qu'estomac défunt, un appétit vivant,

Et pourquoi mou gosier, qui devrait être sobre,

S'ouvrert-il si béant au jus que presse octobre?

En attendant, mangeons ce poulet que j'ai pris,

Et puis buvons un coup pour noyer la souris...

Éprouver les besoins qu'on a quand on existe,

La faim, la soif,, l'amour, étant mort, c'est fort triste 1

Le docteur est un gueux payé par Arlequin ;

11 m'a trompé/c'est clair! Sur cet affreux coquin

Je voudrais, si j'étais un corps et non une ombre,

Appliquer à pleins poings des gourmades sans nombre,

De ses griffes tirer le ducat qu'il m'a pris,

Et lui coucher au nez son infâme souris.

Je battrais Arlequin, je reprendrais ma femme. ..

Hais comment? avec quoi? Se ne suis plus qu'une âme,

Un être de raison, tout immatériel ;

L'hymen veut du palpable et du substantiel...

On se rirait de moi, mon trépas est notoire,

Et c'est un fait acquis désormais à l'histoire.

Pourquoi vouloir, objet.de risée ou d'effroi,

Rester dans ce bas monde où je n'ai plus de moi ?

Quelle perplexité! pour sortir de ces doutes,

Suicidons-nous, là, mais une fois pour toutes.

Voyons. Si je prenais là corde ? non, vraiment.

Le chanvre ne va pas à mon tempérament...

Si je sautais d'un pont? Non, l'eau froide m'enrhume.

Ou si je m'étouffais avec un lit de plume?

Fi donc! je suis trop blanc pour singer Othello...'

Ainsi, ni le cordon, ni la plume, ni l'eau;

L'arme à feu souvent rate et veut beaucoup d'adresse,

Si je m'asphyxiais par une odeur traîtresse?. . .

Pouah ! tous ces trépas-la ne sont pas ragoûtants,

Bon, m'y voilà : j'ai lu dans un conte du temp*,

L'histoire d'un mari qui chatouilla sa femme,

Et la fit, de la sorte, en rianl rendre l'âme...

Cette mort me convient ; c'est propre, gai, gentil.

Allons, chatouillons-nous; d'un mouvement subtil,

Que ma main sur mes flancs en tous sens promenée,

Imite avec ses doigts les pas de l'araignée.

Il se chatouille.

Ouf! je ferais des sauts comme en font les cabris, Si je ne m'empêchais... Continuons... je ris. J'éclate ! maintenant, passons aux pieds. — Je pâme, J'ai des fourmillements, je suis dans une flamme ! Hi! hi! l'univers s'ouvre à mes yeutf éblouis Ho! ho! je n'en peux plus et je m'évanouis.

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