L AUTEUR
Je vous avouerai que voici déjà bien longtemps qjie je fais parler les autres et que je serais fort aise de trouver jour à placer convenablement mon petit mot. Cette comédie est universelle : elle embrasse le ciel et la terre ; chaque partie delà création y joue son rôle, depuis l'étoile jusqu'à la pierre, depuis l'ange jusqu'au lapin. La cloche y a une langue, les bêtes y parlent comme des personnes et les personnes comme des bêtes ; il n'y a que moi qui n'aie rien dit. Je ne vois pas pourquoi ; car, si humble que je sois, je pense que je puis me mêler à la conversation, ô cher lecteur ! et que tu n'auras aucune répugnance à échanger une idée ou deux avec un honnête garçon. Jeté confierai donc que je suis fort embarrassé pour le moment, et que je suis entré dans un cul-de-sac
dont je ne puis sortir. Ce drame, quoique certainement un des plus. beaux qui aient jamais serpenté à travers les circonvolutions d'une cervelle humaine, renferme cependant un défaut essentiel, C'est que l'action, si action il y a, est double sans être différente. Je n'aurais dû mettre qu'une jeune fille au lieu de deux ; je me serais, évité un tas d'imbroglios plus inextricables les uns que les autres, et une foule d'aparté et d'indiéations en petits caractères qui dérangent singulièrement l'économie et la symétrie de l'impression. Hais j'ai cru nui veinent que, si une faisait bien, deux feraient deux fois bien; (espérais des effets très-agréables à cause du contraste; je m'étais promis de faire un portrait circonstancié des deux créatures ; je n'aurais pas omis le plus léger duvet, le signe le plus imperceptible ; l'une aurait été blonde et l'autre brune, ce qui me paraissait une observation de caractère ass'?z profonde pour intéresser vivement. Hais je n'ai pas trouvé le inoyen d'enchâsser dans mon drame les deux descriptions que j'avais faites d'avance d'après le vif sur deux belles personnes que je connais et dont je voudrais bien faire autre chose que des descriptions en prose poétique. On vient de voir une scène d'amour entré Satan et Blancheflor; pour continuer cette aclion bicéphale, il faut qu'il arrive maintenant une scène d'amour entre Alix et Satan ; ces deux fils d'intrigues tordus ensemble sont comme des spirales qui montent en sens inverse dans le même diamètre et qui se rencontrent forcément à de certains endroits. Je n'y puis rien ; cela me prouve seulement que l'on doit préférer pour soutenir son édifice la colonne droite à la colonne toi se, et assurément le premier drame que je ferai sera mixtionné selon la recette d'Aristote, et aucune des unités n'y sera violée. Maintenant, ô lecteur, je réclame ton indulgence pour la scène qui va suivre, et, si tu trouves qu'elle a beaucoup de ressemblance avec l'autre, ne t'en prends qu'à l'amour et non pas à moi. L'amour est extrêmement monotone de sa nature et ne sait conjuguer qu'un seul verbe,
qui est le verbe amo, j'aime, ce qui ne serait pas très-récréatif pour ceux qui écoutent. Hais qu'y faire ?