V. DE VAUDORÉ
Nous ne sommes pas des drôles et des maroufles sans
consistance ; cette consigne ne nous regarde pas. — Messieurs,
vous n'avez pas la vraie manière d'interroger les soubrettes.
(n tire sa bourse.) — Tiens, Florine, sois franche, ta maîtresse
• est chez elle?
FLORINE
Oui, monsieur.
M. DE VAUDORÉ
Je savais bien, moi, que je la feras parler.
LE CHEVALIER
Voilà qui est féroce de se céler de la sorte à des amis tels que nous, qui n'avons jamais manqué un de ses soupers. — Quelle ingratitude !
M. DE VAUDORÉ
Fais-nous entrer, petite.
FLORINE
Votre éloquence est bien persuasive, monsieur ; mais je me vois, bien à regret, forcée de garder votre bourse sans vous ouvrir la porte.
M. DE VAUDORÉ
Ah çà ! mais, — Florine, tu es pire que Cerbère : tu prends le gâteau, et tu ne laisses point passer.
Je connais mes devoirs.
LE DUC
Puisque les choses en sent là, je suis décidé à faire le siège de la maison ; je vais établir un pétard sous la porte ou pousser une mine jusque dans l'alcôve de Célinde. Je sais où elle est, Dieu merci !
FLORINE
Monsieur le duc est un homme terrible !
H. DE VAUDORÉ, à part.
J'ai bien envie de retourner faire ma cour à Rosimène;— .
i est vrai qu'elle m'a reçu fort durement. — Être chassé, ou ne pas être admis, les chances sont égales ; — je reste, — Mon' Dieu, qu'en ce siècle de corruption il est difficile d'avoir une affaire de cœur !
LIS CHEVALIER
Allons, Florine, ne nous tiens pas rigueur; il n'est pas dans les habitudes d'être cruelle.
FI.ORLNE.
Vous aimez vous faire répéter les choses : — ma maîtresse est chez elle, c'est vrai, mais c'est comme si elle n'y était pas. Madame ne veut recevoir personne, ni aujourd'hui, ni demain, ni après ; c'est une chose résolue ; nous voulons vivre désormais loin du bruit et du monde, dans une solitude inaccessible.
LE DUC
Traderi-dera, — nous y mettrons bon ordre ; nous n'avons pas envie de mourir d'ennui tout vifs. Nous poursuivrons Célinde jusqu'au fin fond de sa Thébalde. — Que diable ! après avoir montré à ses amis un si joli visage pétri de lis et de roses, on ne leur fait pas baiser une figure de bois de chêne étoilée de clous d'acier. (
LE COMMANDEUR
Célinde, la perle de nos soupers ! Célinde qui trempait si gaillardement ses jolies lèvres roses dansja mousse du vin de Champagne moins pétillant qu'elle !
LE MARQUIS
Célinde. qui chantait si bien les couplets au dessert, qui nous amusait tant ! Célinde, ce sourire de notre joie, cette étoile de nos folles nuits!
LE CHEVALIER
Elle se retire du monde !
LE DUC
Elle se fait ermite et vertueuse !
LE CHEVALIER
C'est ignoble!
LE DUC
C'est monstrueux !
M. DE VÀUDORÉ.
Que faites-vous donc, ainsi claquemurées? A quoi passezvous votre temps?
Nous lisons le Contrat social, et nous étudions la philosophie.
LE COMMANDEUR
Je gage que votre philosophie a des moustaches et des éperons.
LE MARQUIS
Célinde est amoureuse d'un nègre ou d'un poëte pour le moins.
LE DUC
Quelque espèce de ce genre.
LE CHEVALIER
Fi donc ! Célinde est une fille qui a des sentiments et qui n'aime qu'en bon lieu ; c'est un caprice qui ne peut durer.
LE COMMANDEUR
Comment allons-nous faire pour nous ruiner?
LE MARQUIS
Elle avait une fantaisie inventive à dessécher en un an lu plus riche veine des mines du Pérou. 11 faudra maintenant trouver nous-mêmes la manière de dépenser no're argent. Son absence se fait cruellement sentir. Vous n'allez pas me croire, tant c'est ridicule, mais il y a plus de quinze jours que je n'ai rien emprunté ; je ne sais que faire de mes richesses. Tiens, duc, veux-tu que je te prête mille louis?
LE DUC
Merci ; je joue du soir au matin pour me préserver d'une congestion pécuniaire.
LE MARQUIS
Il faut y prendre garde, cYst grave. Vois plutôt ce gros financier, il est bourré d'écus, de louis, de .doublons et de quadruples que son gilet mordoré a toutes les peines du monde à contenir, il va éclater un de ces jours, il mourra d'or fondu.
* LE DUC
Il n'y avait que Gélinde pour empêcher de pareils malheurs!
LE CHEVALIER
Qu'allons-nous faire aujourd'hui?
LE DUC
Ma foi, je ne sais, mon cher ; je m'étais arrangé dans l'idée de passer ma soirée chez Célinde. Du diable si j'imagine rien !
LE COMMANDEUR
Parbleu ! restons. Si Célinde ne veut pas y être, ce n'est pas notre faute. Nous sommes ici un peu chez nous, d'ailleurs..
LE DUC
J'ai donné la maison.
LE COMMANDEUR
Moi, l'ameublement.
LE MARQUIS
Moi, la livrée et les équipages.
LE CHEVALIER
Nous sommes ici en hôtel garni...
TOUS
Par noua.
LE COMMANDEUR
Restons-y.
LE CHEVALIER
Voilà des cartes ; faisons un tvliist. .
FLORINS
Y pensez-vous, messieurs? — Vous oubliez quo vous n'ôles pas chez vous.
LE DUC
Au contraire, ma belle, nous nous en souvenons. — A combien la fiche, monsieur le chevalier?
LE CHEVALIER
A un louis, pour commencer.
FLORIN E
Messieurs, de grâce. ..
LE CHEVALIER
Si lu dis un mot de plus, Florin e, l'on te fera embrasser M. de Vaudorè, qui est aujourd'hui dans un de ses beaux jours dé laideur.
FLOR1NE
Je vous cède la place, et vais informer ma maîtresse de ce qui se passe.
LE DUC
Ce serait vraiment un meurtre de laisser prendre à une aussi jolie fille que Célinde des habitudes sauvages et gothiques ; maintenons-la malgré elle dans la bonne route, et ne lui laissons pas perdre les traditions de la belle vie élégan'e.
LE CHEVALIER
La voici elle-même ; notre obstination a produit sou effet.