L AVI NU
Je doute qu'il en soit un plus plein de douceur Pour moi, jadis ta fille et maintenant ta sœur.
GEORGES
Celui de mari?
lavinia.
Non ; je ne sens nulle envié De laisser pénétrer brusquement dans ma vie Cet inconnu d'hier, époux du lendemain, Qui pose à tout hasard votre main dans sa main. Un frère vaut bien mieux, surtout s'il te ressemble. Le monde est comme un livre où nous lisons ensemble, Fronts penchés l'un vers l'autre et mêlant nos cheveux. Tu connais mes secrets, je devine tes vœux; Il existe entre nous de longues sympathies, Une communauté de choses ressenties, Des souvenirs d'un charme intime et pénétrant Où le présent qui rêve au passé se reprend; L'époux ignorerait ma vie antérieure, Toute une part de moi, peut-être la meilleure;
Je ne yeux pas jeter à quelque sot mari Mon âme, teo ouvrage, ô mon frère chéri!
GEORGES
Tu n'aimes donc personne?
lavinia.
Eh si, puisque je t'aime,
GEORGES
D'amour ou d'amitié?
LAVINIA
Je n'en sais rien moi-même.
- Je ne connais l'amour, ne l'ayant pas senti, Que comme l'on connaît les mœurs de Taïti Sur les récits de Cook et de Dumont d'Urville, Ou la mer, par Gudin, quand on reste à la ville; Me trouvant bien chez moi, je n'ai pas voyagé.
GEORGES
Tu n'en as pas l'envie ?
LAVINIX.
Et pourquoi faire? — J'ai, C'est toi qui Pas permis, lu les chants des poètes, Des mystères du cœur fidèles interprètes, Dans leurs livres, que nul n'a fermé sans émoi, Plus d'un groupe idéal a passé devant moi, Souriant ou pensif et les mains enlacées :
Francesca, Paolo, chères ombres blessées, Herminie et Tancrède, Angélique et Médor, Aminte et son berger, et bien d'autres encor; Près d'Hamlet, Ophélie effeuillant sa couronne, Juliette penchée au balcon de Vérone A qui Roméo dit : c Ne crains rien, mon amour, Ce n'est pas l'alouette et ce n'est pas le jour! » Faust au jardin de Marthe emmenant Marguerite, Virginie avec Paul qu'un seul jupon abrite?
Saint-Preux et sa Julie aux bosquets de Clarens,
Miss Harlowe, qui songe entre ses vieux parents Aux moyens d'envoyer sa lettre à Lovelace ; * Mais leurs feux m'ont laissée aussi froide que glace, Et mon cœur, préservé par quelque talisman, S'en tient, en fait d'amour, aux amours de roman. Encor souvent trouvai-je avec leurs hyperboles Les héros enragés, les héroïnes folles, Et je pense que Dieu là-haut me prépara Pour être le Kaled d'un vertueux Lara.
Je te suivrai partout sous un habit de page, Et nous courrons le monde en galant équipage.
GEORGES
Eh quoi! tu n'as jamais éprouvé ces langueurs Que la brise d'avril apporte à tous les tours, Cette délicieuse et tendre inquiétude Qui, par la rêverie interrompant l'étude, Vous fait rester l'œil fixe et le coude appuyé Sur Shakspeare incompris ou Mozart oublié?
IAVINIA.
Non; quand mon piano, quand mes livres m'ennuient,' Je me mets à broder et les heures s'enfuient.
GEORGES
Jamais tu n'as senti, le soir,, sur ton bras nu, L'invisible baiser de l'amant inoonnu Se poser, comme fait un papillon qui joue, Et le sang de ton cœur te monter à la joue?
laviria. • J'arrange ma cornette et roule mes cheveux, Je me couche, et ne sens aucun frisson nerveux.
GEORGES
Jamais tu n'as couru, la figure embrasée, Aux fleurs de ta fenêtre où'perle la rosée, Y rafraîchir ton front lourd dé rêves brûlants,
Ni poussée au jardin par de brusques élans, Quitté, pendant la nuit, la couche où tu reposes Pour dire ton secret à l'oreille des roses?
LAVINIA
Je dors jusqu'au matin sans déranger les fleurs, Fuis je m'éveille aux cris des oiseaux querelleurs, Qui dans l'arbre voisin font un joyeux tapage, Et ma vie, en riant, tourne encor une page; Une page où se lit un seul nom...
GEORGES
Et lequel?
LAVINIA
Le tien.
Vraiment.
LaVINIA.
Hais oui. N'est-ce pas naturel?
Pour moi n'es-tu pas tout, et famille et patrie! Que suis-je? A ton caprice une forme pétrie, Que tu douas d'une âme et que, bon comme Dieu, Tu mis dans un charmant et splendide milieu, Lui livrant ton Éden en toute confiance, Sans excepter le fruit de l'arbre de science. Hais Eve n a pas pris la pomme et s'en repént. Elle eût dû, sur l'amour, consulter le serpent? Cher Georges, si mon cœur quelque jour prenait flamme, Je ne confesserais mon âme qu'à ton âme !
GEORGES
Qui croirait que l'amour t'intéresse si peu, Fille d'un sol.de lave et d'un climat de feu?
LAWNIA.
Oh, maintenant je suis une Parisienne.
Je n'ai plus cette nuque aux tons terre de Sienne,
Ces maigres bras brûlés car un acre soleil, -
Et mon sang est moins ehaud sous mon teint plus vermeil ;
Ce qui n'empêche pas que je n'aime mon George,
Non comme l'idéal absurde que se forge
Sur les têtes de cire aux montres des coiffeurs*
Une pensionnaire aux petits airs rêveurs,
Hais comme le garçon le meilleur de la terre,
D'une amitié que rien ne balance et n'altère,
Et pour qui, s'il fallait à sa place mourir, %
On me verrait gaîment à l'échafaud courir!
GEORGES, à part.
mon cœur bat moins fort. (Haut.) Du moins, enfant cruelle, Avez- vous réfléchi combien vous êtes belle !
LA VI NIA, souriant.
Je n'ai pas réfléchi, non vraiment, mais ce soir Je questionnerai là-dessus mon miroir.
GEORGES
Dieu parfois met devant ceux qu'il affectionne La beauté, lampe d'or, qui sur l'âme rayonne !
LAVINIA
Bonne précaution, car plus d'un œil distrait . A côté du trésor, sans rien voir, passerait.
GEORGES, à part.
•Essayons d'un moyen pour savoir si l'amie Cache sous sa froideur une amante endormie , Sur ce marbre insensible, où mon ciseau glissa, Posons la jalousie en guise de moxa.
(Haut.) — N*as-tu pas remarqué ceUg jeune personne Hier, aux Bouffes...
LAVINIA
Qlonde, avec une couronne De feuilles d'un vert glauque à brindilles d'argent; On eût dit une ondine en sa source nageant, A la voir ondoyer au bord de sa baignoire, Plus blanche mille fois que sa robe de moire.
GEORGES
Comment la trouves-tu?
LAVINIA
Charmante de tout point.
GEORGES
Si je l'aimais cela ne te fâcherait point?
lavima.
En rien.
GEORGES
C'est ma cousine; on veut que je l'épouse.
LAVINIA
Elle te plaît? Prends-là.
GEORGES
Tu n'es donc pas jalouse?
lavinia: • Non; la femme ne peut faire ombrage à la sœur, Elle prend le foyer, et je garde le cœur.
GEORGES, à part.
Elle n'a ni rougi ni pâl^sous l'atteinte, Et sa tranquillité par malheur n'est pas feinte; Envolez-vous espoirs; doux projets, croulez bas! Elle ne m'aime pas! Elle ne m'aime pas ' !
* La suile a été égarée et n'a pas encore pu être retrouvée.
LE
BASTONNADE EN UN ACTE ET EN VERS, MÊLÉE D'UN COUPLET (En collaboration avec M. Paul Siraudin)
Représentée pour la première fois sur le théâtre des Variétés le 7 avril 1845, . et reprise au théâtre de l'Odéon le 30 novembre 1872.
PERSONNAGES
MM. Lepeiktre jeune.
MM. N. Martin.
VALÈRE
Lionel.
Baillet.
FRONTIN.-
Lafort.