‹ Théâtre: mystère, comédies et ballets (volume 2)Chapitre 88 sur 235 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ARLEQUIN, GOLOMBINE.

ARLEQUIN

Colombine, un mot !

ÇflLOMBiNE,

Non!

ARLEQUIN

Demeurez*

COLOMBINE

. Point.

ARLEQUIN

De grâce!

J'ai I) certain cadeau qu'il faut que je vous fasse.

COLON BINE

Un cadeau ? Je m* arrête. Est-ce une chaîne d'or? Une bague? une montre? Y suis-je?

ARLEQUIN

Pas encor.

COLOMBINE

Une pièce bien lourde en bonne argenterie ?

Un nœud de diamants?

ARLEQUIN

Fi ! ma galanterie Ne s'en va pas donner dans ces luxes grossiers. Bon pour les parvenus et pour les financiers ; Je me garderais bien d'humilier les femmes Par l'insultant excès de ces présents infimes ; Cardans tous les pays, chez les plus gens de goût, On dit qu'en ces régals c'est le choix qui fait tout.

COLOMBINE

Vous me faites languir; dépêchez, voyons, qu'est-ce?

ARLEQUIN

Regardez, s'il vous plaît, cette petite caisse.

Cette caisse?

ARLEQUIN

Oui.

COLOMBINE

Grands dieux ! que vois-je? une souris, Certes, le don est rare et d'un merveilleux prix 1

ARLEQUIN

Très-rare; une souris plus blanche qu'une hermine,

TIERROT rOSTHUME. . 160

Gaie, alerte, l'œil vif comme une Colombiue : La femme est une chatte et sa griffe nous tient ; Une souris est donc un présent qui convient.

COLOMB1NE

Un écrin me plaît mieux que trente souricières ; Je vous en avertis, ce sont là des manières A ne réussir point près des cœurs délicats, Et vous vous brouillerez avec messieurs les chats.

ARLEQUIN

Cette pauvre souris, tournant dans celte boîte, Représente mon âme allant à gauche, à droite, S'agitant sans repos dans la captivité Où depuis si longtemps la tient votre beauté ; C'est mon cœur, prenez-le, Colombine fantasque, Car je pâlis d'amour sous le noir de mon masque, Je maigris, desséché par le feu des désirs, Et les moulins à vents tournent à mes soupirs.

COLOMBINE

Arlequin, quoi! c'est vous qui tenez ce langage? A ma pudicité cessez de faire outrage ! Renfoncez vos soupirs, n'ajoutez pas un mot, Et respectez en moi la femme de Pierrot !

ARLEQUIN

Mais Pierrot, délaissant les rives de la Seine, Dont l'habitation lui devenait malsaine, A fait rencontre, en mer, de pirates d'Alger, Et vu d'un nœud coulant son destin s'abréger. Ne pouvant pas payer de rançon aux corsaires, Jl trouva la potence en fuyant les galères.

COLOMBINE

En ce bas monde, hélas ! nul n'évite son sort 1

ARLEQUIN

Donc je puis, vous aimer ; car la femme d'un mort Eu tout pays du monde a qualité de veuve.

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