‹ Théâtre: mystere, comédies et balletsChapitre 44 sur 228 · SCÈNE lY · texte numérisé non relu

SCÈNE lY

CELINDE, SAINT-ALBIN

CELI^DE

Enlin ! — J'ai cru (^uc vous ne viendriez pas.

SAIiNT-ALBIN.

Il n'est pas l'heure encore.

CÉLINDE.

Mon cœur avance toujours. — Personne ne vous a vu?

SAIi\T-ALBIN.

Personne. La ruelle était déserte;

>• CÉM?iDE.

Ge n'est pas que je rougisse de vous, — bien que vous ne soyez ni duc ni traitant ; — mais je crains })our mon bonheur. — ^os grands seigneurs blasés ne me pai'donneraient pas d'être heureuse.

SAIKT-ALLI.N.

Est-ce qu'ils vous entourent toujours de leurs obsessions?

CLLINDE.

Toujours. — Mais j'ai pris mon parti. — J'abandonne pour vous la gloire, les planches, la fortune. Je quilte le théâtre.

SAI.NT-ALBIN

Vous renoncez à l'Opéra!

CÉLI.>DE

Cela m'ennuie de vivre dans les nuages et dans les gloires mythologiques. J';ibdique; de déesse, je redeviens femme. — Je ne serai plus belle que pour vous, monsieur.

SAINT-ALBIN

Comment reconnaître une pareille marque d'amour?

CÉLINDE.

Les répétitions ne viendront plus déranger nos rendez-vous. Nous aurons tout le temps de nous aimer.

SAINT-ALBI>"

Oui, ma toute belle... Vingt-quatre heures par jour, ce n'est pas trop.

Nous vivrons à la campagne, tout seuls, dans une petite maison avec des contrevents verts, sur le pencliaiit (1 un coteau exposé au soleil levant; nous réali-

serons; lidcal de Jean-Jacques. JNous aurons deux belles vaches suisses truitces que je trairai moi-même. — A'ous appellerons notre servante Ketly, et nous cultiverons la vertu au sein de la belle nature.

SAI>T-ALBI\

Ce sera charmant. Vous m'avez compris; la vie pastorale l'ut toujours mon rêve.

CÉLI>DE

Le dimanche, nous irons danser sous la coudrette avec les bons villageois. J'aurai un déshaljillé blanc, des souliers plats et un sinq)le ruban glacé dans mes cheveux.

SAINT- ALBIN

Pourvu que vous n'alliez pas vous oublier au milieu de la contredanse et faire quelque pirouette ou quelque gargouillade !

CÉLINDE.

.\'ayez pas peur. J'aurai bien vite désappris ces grâces factices, ces pas étudiés. J'étais née pour être bergère.

SAINT-ALBIN

Labourer la terre, garder les troupeaux, c'est la vraie destination de l'homme... — Paris, ville de boue et de fumée, que ne puis-je te quitter pour jamais !

Fuyons loin d'une société corromjtue.

SALNT-ALBIN.

J'aurais cependant bien voulu me commander une veste loiu-lerelle et quelques habits printaniers assortis à notre nouvelle existence. Ces tailleurs de village sont si maladroits ! Mais qu'importe au bonheur la coupe d'un vêtement? La vertu seule peut rendre l'homme heureux.

CÉLINDE.

La vertu. . . accompagnée d'un peu d'amour. . . Venez, cher Saint-Albin ; ma voiture nous attend au bout de la ruelle.

SAINT-ALBLN.

11 faudra que j'écrive à la famille dont j'élève les enfants d'après la méthode de V Emile qu'une nécessité impérieuse me force à renoncer à ces fonctions philosophiques.

CÉL1^DE

Vous aurez peut-être plus tard l'occasion d'exercer vos talents dans notre ermitage... Ah! Saint-Albin, je ne serai pas une mère dénaturée ; . . . notre enfant ne sucera pas un lait mercenaire !

Page 1