‹ Théâtrè par Jean LorrainChapitre 20 sur 113 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ANTIGONE, MYRHUS

MYRHUS. à Antigoue.

Toi, nourrice, un moment.

Elle pleurait?

ANTIGONE, redescend vivement le perron, près de Myrhus

Tremblante et, symptôme alarmant, Elle parlait d'amour, de baisers : comme un songe La terrassait.

MYRHUS

Apprends que tout ceci me plonge Dans la joie, Antigone, et que depuis longtemps J'attendais cette fièvre heureuse du printemps, L'heure du premier trouhle et des premières larmes. Tout mou esprit renaît; ce qui t'emplit de larmes M'enchante... Ah! que de fois j'ai maudit en secret Le calme de ce front sans rêve et sans regret. Yanthis enfin pleure, Yanthis est sauvée ! Dans des larmes d'amour sa prunelle lave'e Peut e'clore et gue'rir.

(Mouti-ant l'habilalion.)

Là, tout à l'heure encor, Je feuilletais ému les vieux textes d'Eudor, Ceux de Pline le jeune et de Gerbert le pape. Tous concordent ensemble avec ceux d'Esculape :

(Il prend la main d'Antigone et l'amène sur le devant de la scène.)

Baignés de belladone et d'aster chaque soir, Les pauvres yeux éteints pourront enfin y voir, Si, quelque jour de joie emplis de larmes douces. Ils sont frottés d'un suc d'ache et de fleurs de mousse (Une fleur assez rare et qui dans ces forêts Doit croître au pied du chêne; en tout cas, je l'aurai.) « Enfin, ajoutent Pline et Gerbert l'alchimiste, Plus le malade est jeune et moins le mal re'siste. » La puberté naissante aide à la guérison. Comprends-tu maintenant ma joie?

ANTIGONE

Ah! sans raison Je vous ai soupçonné, Myrhus. Une servante A &es peurs. Mais ce roi Léontès m'épouvante.

VANTHIS

MYRIIUS

Mais Léontès lui-même, obsédé de remords,

A réparer son crime a mis tous ses efforts.

Il veut rendre la vie à ses yeux froids et blêmes.

ANTIGONE

Lui rendra-t-il son père égorgé ?

MYRHUS

Tu blasphèmes!

ANTIGONli

Myrhus, lui rendra-t-il les ciels clairs et joyeux De son enfance obscure, et grâce à lui sans yeux? Les pauvres yeux navrés dans Tliorrible incendie?

MYRHUS

Ah! ne revenons pas sur cette tragédie ! Depuis treize ans déjà le roi Dion est mort. Léontès règne, lui ! Qui des deux avait tort? Néanmoins Yanthis survit.

ANTIGONE

La peur d'un crime

A retenu son bras.

MYRHUS

Soit, mais douce victime D une guerre royale et tète d'un parti Qu'en la faisant périr il eût anéanti, Léontès depuis lors Ta fait dans cet asile

Elever par nous deux, et là, calme et tranquille, Yanlhis ignorante, heureuse et sans soupçon, D'un hasard que je tiens attend la guérison. Si ses yeux se rouvraient, que dirais-tu, nourrice?

ANTIGONE

Puissiez-vous dire vrai, Myrhus ! qu'elle guérisse! Moi, je n'ose espérer.

MYRHUS

Espère... Pour fleurir Les lialliers, il suffît d'un souffle, et pour guérir Les yeux clos d'Yanthis, il suflit d'une larme. Le guérisseur Amour opérera le charme, Mais retourne auprès d'elle, et de mots caressants Berce son âme vierge, en effleurant ses sens. Éveille le passé dans sa jeune mémoire. Va, comme au temps jadis conte-lui quelque histoire U'amour, où l'héroïne épouse un fils de roi. Ce soir je le permets.

AXTIGOXE, baisant la main de Myrhus.

Seigneur, pardonnez-moi.

J'ai pu douter de vous.

MYRHUS, lui jMisanl la main sur le front.

Va, Myrhus te pardonne.

Aimer trop, c'est aimer presque assez.

VOIX IVVAM-IIIS. ;■, linlrriiMir.

Antigone !

YAMHIS 73

MVRHUS Va, rentre.

ANTIGONE, montant piùcipituaiment le perron.

Me voici.

(AHtigone rentre dans 1 habitation. Durant le monologue de Myrhn«, une des fenêtres doit s'éteindre et une seule doit demeurer éclairée, mai.- faiblement.)

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