SCENE PREMIÈRE
CAMILLUS, PRISCA PRISCA, chaatant.
L'Espérance, cette railleuse, Xous sourit pour nous mieux tromper, C'est l'éternelle et jeune gueuse Dont le métier est de duper^
Et la cruelle et bonne gou^'e,
L Rspérance aux yeux d'ambre et d'or '
Est là qui du palais au bouge
Ricane et nous mène à la mortl
CAMI1>LUS, ledescendaul devaut le cèdre
Ah! trêve de chanson cruelle et de folie!
Dans Tamoiu d'Yanthis mon âme ensevelie
Adore sa souffrance et ne veut pas guérir;
Ma douleur est mon bien, Prisca, je veux souffrir,
Je veux me souvenir.
PRISCA, toujours assis sur le perron.
Pauvre âme inconsolée!
Et, toujours arpentant la solitaire allée, Vous vivrez votre vie au milieu de ces bois. Agréable avenir!... Voilà déjà deux mois ^ nous gardons ici
UU6 (Montrant la porte.)
la porte grande ouverte.
Le parc à l'abandon et la maison déserte.
CAMILLLS Deux mois!
PRISCA, uieltanl sa guitare eu bandoulit-re.
Et nous étions alors en plein été.
Le feuillage, aujourd'hui de rouille ensanglanté, Ces parterres flétris et la rougeur des baies Kacontent assez haut (jue Témondeur des liaies, L'automne aux doigts Irileux et méchants est venu. (Il se lève et nioulre son vétemenl.)
Notre habit en lambeaux montre notre dos nu.
VA.NTHIS S)
Depuis deux mois déjà, couple errant et bizarre,
Nous vivons d'une mûre et d'un air de guitare...
Qu'importe... après l'automne arrivera Tliiver,
L'homme aux frimas. Le froid nous j-'ercera la chair,
Engourdira nos doigts, égre'nera les mûres...
Et, sous la neige épaisse encombrant les ramures.
Les rustres de ces bois trouveront quelque jour
Près du fou mort de faim le prince mort d'amour,
Camillus et Prisca... tous deux... froids! Mais qu'impoite,
L'amante de mon maître est envolée ou morte,
Et nous...
CAMILLUS, toujours immobile.
Heureux Prisca, qui n'a jamais aimé!
PRISCA
Malheureux Camillus, à vini't ans enfermé Dans un amour défunt.
CAMILLUS. s'avançant vers Prisca.
Et si je l'aime encore!
PPvlSCA
Devant l'aube du jour regrette -t-on l'aurore
De la veille! Ah! Seigneur, quelles mœurs... d'écrivassier
Votre éternel chagrin, foi de fou grimacier.
Est digne tout au plus d'un rimeur de province !
Voyons; pour une fois, seigneur, montrez-vous prince,
Oubliez! Mais d'honneur, si cela se savait,
Vous seriez compromis.
CAMILLUS, brutalement.
Aux yeux de mon sujet
Prisca! Mai.s apprends donc, ô bouffon sans vergogne,
(Y devrais-tu mourir et devenir charogne
Offerte aux carnassier? errants de ces forêts)
Qu'en dehors de ces murs, emplis de mes regrets,
Il n'est plus rien pour moi, rien qui fleurisse au monde !
C'est ici qu'adorable et divinement blonde
Yanthis m'apparut...
PRISCA, haussant Içs épaules.
Et qu'elle reviendra Vous sourire demain.
(Faisant une gambade et pinçant sa guitare.) Et traderidéra.
L'Espérance, cette railleuse, Nous sourit pour nous mieux tromper, C'est l'éternelle et jeune gueuse Dont le métier est de duper.
G'VMILLUS, menaçant.
Maraud, enfant de louve...
PRISCA, s'esquivant, puis s'arrétanl à distance.
Après! Elle est partie.
Hélas! oui, c'est certain; et la ronce et l'ortie, Le lierre ont envahi le sable du chemin. Mais espérer encor que ce soir ou demain A la porte entr'ouverte elle va reparaître! Chimères, mon doux prince, et m'enverriez-vous paître. Moi, je reviens toujours à ce que j'avais dit.
(Mystérieusement.)
Cette forêt est fée et ce parc est maudit. Yanthis, être vague éclos d'un sortilège Et dissous au soleil comme un flocon de neige!
YANTHIS 87
Nous sommes envoûtés selon le rite ancien
Des mages, par le fait du vieux magicien,
Du vieillard inconnu, qui nous prêtait à rire
Et qui rit maintenant de vous voir, mon doux sire.
Prisonnier d'un fantôme en ce parc isole'.
CAMILLUS
Et tais-toi, l'Amour seul m'a, fol, ensorcelé ! Elle était bien vivante et, frissonnant de crainte. C'est bien un corps humain qui fuyait mon étreinte. Et puis s'abandonnait en offrant éperdu La rose de sa bouche à mon baiser tendu. Non, je n'ai pas étreint un spectre de lumière. (Il se laisse tomber sur le banc.)
PRIs^CA, pensif.
Alors, moi, je reprends ma version première.
C'était l'infante en fleur de quelque vieux jaloux
Qui, flairant un parfum musqué de jeunes loups,
Aura jugé prudent de fuir notre présence
En emmenant sa belle entre Smyrne et Byzance.
Irez-vous l'y chercher?... Allons, bel amoureux,
On peut être un grand prince et faire buisson creux.
La chasse a ses ennuis, l'Amour a ses déboires.
Nous n'en parlerons pas, seigneur, dans nos mémoires,
Voilà... Maintenant rien ne retient nos pas
Dans ces lieux enchantés, car vous n'espérez pas
Que l'heureux possesseur d'Yanthis la ramène
Pour vous charmer les yeux... Toute douleur humaine
A son temps... Nous avons fait hommage à l'amour
De deux mois, c'est fort bien; maintenant c'est le tour
Du rire, et ma folie en chantant nous emmène.
Il prend Camillus par la main, le fait lever et l'emmène vers la porte du jardin.)
CAMILLUS, se laissant faire.
Et nous allons, Prisca!
PRISCA
Rendre hommage à la Reine, A la nouvelle épouse : On ne parle à la Cour Que (Je sa beauté' blonde, un miracle d'amour, Un astre de blancheur! En prenant votre place Le Roi n'a rien perdu, m'a-t-on dit. Notre grâce Dépend de son caprice et vous pouvez d'un mot. Vous, prince et beau cousîn, m'éviler l'échafaud. Vous redoutiez sa main : femme de votre père, Vous ne la craignez plus; la jeune belle-mère Toujours pour le beau-fils eut tendresse de cœur. Rentrons donc à la Cour, mais rentrons-y vainqueur. Pour moi, l'air du palais me manque et je m'ennuie Comme une fleur séchée après deux mois sans pluie. Nous avons une Reine, et vous n'éprouvez pas L'envie, en bon sujet, d'aller baiser ses pas.
CAMILLUS, qui s'est assis de nouveau.
La nouvelle épousée... Oui, je sais que mon père. De guerre lasse, a pris la tille de son frère Pour compagne, l'enfant que l'on me destinait. Pauvre femme !
PRLSCA
En effet, l'époux n'est pas jeunet, Mais la raison d'État, prince, est mathématique, Abdiquer ou régner, voilà la politique.
L'horizon était noir, le peuple murmurait; Nous nous trouvions absents et le roi s'épeurait. Il s'est exécuté, brave comme un jeune homme; Il a fait l'enfant Reine.
YANTHIS 89
CAMILLUS
Et la Heine... on la nomme?
PRISCA
Ma foi, je nV.n sais rien.
Fille et femme de rois, Meurt, dit-on, de langueur, à peine après deux mois D'hyménée, et j'aurais été', honte et misère, L'inconscient bourreau qu'est aujourd'hui mon père! J'aurais pu l'épouser?
PRISCA
Mais vous avez vingt ans, Et le roi Le'ontès a soixante... printemps! Auprès du beau cousin qui sait si la cousine Eût langui?
CAMILLUS
Non, Prisca, tout est crime et ruine; Qui sait si cette enfant, qui s'en va de langueur, Ne meurt pas d'un amour étouffé dans son cœur, Comme une autre Yanthis au devoir immolée!
PRISCA
Raison pour l'aller voir! vous l'auriez consolée!
CAMILLUS, se levant.
Non, les chagrins damour ne se consolent pas, Prisca. Pour moi mon œuvre est finie ici-bas. Las des coups du destin,, auxquels je suis en butte, J'abdique...
PRISCA, saluant.
Déjà, sire!
CAMILLUS
Et renonce à la lutte.
Les grands me font horreur, leur intrigue et leur cour.
Et, frappé par l'Amour, je reste avec l'Amour.
(Il s'assied désespérément sur le banc. — Prisca est debout devant lui.) (Paraissent, dans l'embrasure de la porte du jardin, un intendant, des ouvriers tapissiers portant des tapis, des étoffes, des coussins, des aiguières d'or ; des ouvriers jardiniers armés de râteaux, des menuisiers armés, eux, de marteaux et d'échelles, toute une escouade d'artisans de divers états. — Prisca passe derrière Camillus pour mieux voir.)