L.\ REINE, 'songeuse, le regard ailleurs
Vois-tu, Raimbaude, ce qu'il y a de triste pour une vieille femme comme moi, c'est d'être toujours seule. Les autres femmes ont des enfants qui dorment auprès d'elles dans la chambre, et la respiration d'un enfant, cela vous rassure. Le souflle d'une petite fille, Raimbaude, comme cela doit chanter dans le cœur d'une mère! mais moi, je n'ai pas de petite fille, je n'ai plus de mari, ni personne. Raimbaude, toi qui sais des chansons, beroe-moi comme un petit enfant. •
RAIMBAUDE
Vous le voulez, madame? 'Elle chante.)
Elle prit, frissonnant de peur, Lenfantclet coutre sou cœur.
Elle le berçait, doiJelinette, Dodoiinou, sur ses genoux.
LA REINE, toujours égarée.
Il vagissait si tendrement, le pauvre petit être, il vagissait, triste et doux, et je n'ai pas su le défendre ! (Elle chaute.)
Les tiens te dédaignent Et tu meurs d'amour, Tes grands yeux qui saignent Riront ils un jour?
RAIMBAUDE, effrayée.
Encore ce rêve? n'y sonyez plu?, madame!
LA REINE
Comment n'y pas songer? Toute ma vie est faite de rêves morts et je vis enveloppée du frôlement de tant de souvenirs. (Elle chante.)
Chacun te croit laide.
Ma douce beauté Qu'eût l'ait adorable Un peu de bonté.
RAIMBAUDE
Au nom du ciel, n'y songez plus.'
LA REINE
Puis ce fut un autre cauchemar. Je me voyais répudiée par le roi et traversant à pas lents les rues d'une ville déserte, seule, abandonnée de tous, seule, non, puisque je tenais par la main l'insidieux avorton déjà devenu grand, l'avorton couronné d'or du berceau royal. Étrange cauchemar que celui-là, il s'est presque réalisé. Ne suis-je pas ici répudiée, exilée de la cour et reniée par le peuple? le clergé lui-même m'a presque condamnée à cause de ces couches bestiales. 11 n'y a de tragique dans la vie que nos songes, Ilaimbaude. Va, poursuis ta chanson.
LA MANDRAGORE Hj'.
RAIMBAUDI-:, chaulant.
L'enfant avait clos ses paupière?, Et trois beaux anges de lumière, Dodelinou, dodelinant, Veillaient sur l'enfant maintenant.
LA REINE
Des anges de lumière! Moi, des êtres de te'nèbres planent daiis mes pensées, des figures menaçantes Tolètent autour de moi, et je vis au milieu d'étranges bruissements d'ailes. Écoute, une nuit que j'errais au milieu de plaines sinistres, de irrandes herbes pâles ondulaient sur mes pas. C'était une nuit sans lune et chaude, je me trouvais tout à coup au pied de noirs gibets.
RAIMBAUDE
Par pitié, taisez-vous, madame!
, Non, écoute-moi, le secret de mon cœur monte à mes lèvres, j'étoufferai sous soTi poids; c'étaient les lourds madriers de potences, une pestilence pesait dans l'air et, par la nuit sulfureuse rayée de lueurs d'orage, des vertèbres transparaissaient.
RALMBAUDE, épouvantée.
Madame, madame !
LA REIN
Et moi, reine exilée et déchue, je rôdais comme une louve au pied des bois de justice. Je rôdais pour y surprendre et déterrer la racine qui croit au milieu des charniers. C'était un horrible rêve, il s'est aussi réalise.
RAIMBAUDE
C'est comme un gouffre où je me noie, ces imaginations atroces m'envoûtent à mon tour. Madame, taisez-vous, taisez-vous !
LA REINE
Oui, tu as raison, dis-moi une chanson. Entends-tu dans la nuit limpide Jes doux et monotones coassements des grenouilles, sais- tu ce que chantent leurs coassements?
(Elle chante.)
Ton œil rond qui pleure Les remplit d'effroi, La vie est un leurre Et le cœur a froid.
Les tiens te dédaignent Et tu meurs d'amour, Tes grands yeux qui saignent Riront-ils un jour?
(Et tout en chantant, elle s'abandonne et s'endort. Dé|à depuis quelques moments le vitrail s'est éclairé, c'est l'aube qui naît. Raimhaude est demeurée au.x pieds de la reine, les mains dans les siennes.)
RAIMBAUDE
Cette nuit comptera dans ma vie... Elle dort, le sommeil
l'a vaincue... enfin.
(A ce moment entre le chapelain conduit par Maheude, Raimhaude se retourne, les volt et, un doigt sur la bouche, leur fait signe de ne pas parler. Maheude et le chapelain s'arrêtent, puis s'avancent vers Raimhaude à petits pas )
RAIMBAUDE
Elle vient de s'endormir. Chut, ne l'e'veillez pas.
(Le jour est complètement venu.)
RIDEAU