LUITPRAND
Même entre les drageoirs pleins de sauge et de roses. Je m'en souviens, seigneur, tu les as fait asseoir Et manger jusqu'à l'aube.
232 THKATRE
Ils m'ont frottée un soir D'onguents et d'huile rose, et puis ils m'ont vendue Pour amuser le peuple... Alors je fus perdue A jamais et chacun me prit dans le chemin. Une nuit que debout je faisais, cistre en main, Danser des matelots au fond d'une taverne, Une averse éclata sur le toit, la lanterne Du bouge s'éteignit et moi, parmi les coups, Les jurons et les cris de tous ces hommes soûls, Je pleurais, quand un homme entra dans la mêlée Et me prit par la main.
LE VIEILLARD
C'est moi. Je Tai trouvée Buvant avec la lie et l'écume des ports. Par pitié je l'ai prise avec moi ; depuis lors Elle me suit, pauvre être arraché de l'abime. Tour à tour adultère, innocente et victime, Elle fut Ennoia, Barbelo, Prounikos.
Elle est de tous les temps; l'ancien dieu grec Éros, L'Aslarté de Sidon parfois l'étreint encore. Hélène au temps de Troie, Homère et Stésichore Ont maudit sa mémoire et le héros païen L'avait pour concubine... A Rome un plébéien, Qui l'aimait, l'égorgea vivante, échevelée; Et les rois sous Tarquin l'ont prise et violée Dans le corps de Lucrèce... Elle fut Dalila Qui coupait les cheveux, de Samson... Attila Fut par elle égorgé dans la chambre de noces. Sous les tentes de cuir, où veillent les molosses, Son ombre avec Judith errait dans Israël Et bien des cous tranchés ont sous son bras cruel
Saigné.
Fausse, idolâtre, à tous prostituée, Elle a traîné partout, de joie exténuée; Chanté dans chaque bouge, au coin de tous les bourgs, Baisé tous les passants, usé tous les amours. Les voleurs ont connu sa grâce charmeresse. A Sidon, en Syrie, elle était leur maîtresse El buvait avec eux Tàpre gain de sa nuit. Le jour, elle cachait un prêtre dans son lit, Dans son lit tiède encor des passants de la veille. Alors moi, la voyant toujours grasse et vermeille. Moi, je l'ai rachetée à prix d'or aux voleurs Et si bien rétablie et mise en ses splendeurs. Que les beaux jeunes gens et les vieillards avares, Dont les bras sont serrés au poignet d'anneaux rares, Quand nous passions ensemble auprès de leur logis, Nous suivaient par la ville avec des yeux rougis Et de l'or plein les mains.
Néron fut épris d'elle Et la fit mettre à mort, il la trouvait trop belle Et craignait de Taimer; Caïus Caligula La fit empoisonner; Titus, lui, l'exila. Et le peuple affolé la prenait pour la lune, Tant son front était pâle.
Et c'est là ma foi tune, Je l'emmène avec moi chez les rois, les puissants, Et les crimes de fange et les crimes de sangs, Toutes les trahisons d'un passé de folie. Débordent sur le trône et la pourpre avilie Et c'est là mon triomphe et tout ce que je veux : Tout dissoudre.
MÉRO\VICt
Seigneur...
IIILPÉKIG, à lui-même.
Oh! sons ces lourds cheveux Éveiller ces yeux clos, à ce front morne et blême Arracher Je secret et l'énigme suprême, Posséder ce mystère !
(Faisant signe d'approcher au vieillard, bas à son oreille.)
Amène-la ce soir Au palais. Un valet viendra la recevoir
Au seuil.
(Il lui remet une bourse.)
LE CONTEUR
Et les chevaux, qui mangeaient en silence, Ayant repris leur pas de rcve et d'indolence, Le cortège harassé du roi franc disparut Par le sentier des blés.
(Le fond du théâtre redevient obscur, tout s'évanouit.)
DEUXIÈiME TABLEAU
La salle golhir/i/e, le lecteur assis à la même place qu'au premier tableau. Cette seconde scène doit être muette. A mesure que le co7iteur lira, le fond du théâtre s'éclairera et un à un les personnages mimeront dans le décor indiqué les vers soi-disant lus d'après le livre.
LE CONTEUR
Vers le soir, ayant bu Trois cruches d'hydromel et deux de vin du Rhône, Le roi franc fit venir Hildebert près du trône
F.>NOÎA 235
Et lui transmit un ordre aimable assurément, Car le valet sourit dans Fombre.
A ce moment Un bomme, conduisant une étranqe figure Voilée, ayant trois fois du plat de sa chaussure Heurté le seuil, la porte aux lourds battants de fer Céda sans bruit et l'homme, avec un rire amer, Avant poussé la femme en avant dans la salle, La veuve Fréd^gonde entra, sinistre et p;\le, Dans la chambre à coucher des rois Méro\ingiens; Et la guerre, la haine entre les rois chrétiens Égorgés, le poison, le meurtre, l'adultère Entrèrent avec elle, et sous la voûte austère Frédégonde, attentive aux pas drs rois des Francs, Écoutait, les bras nus croisés sur ses sein^; blancs, Se presser et monter du lointain encor sombre Les désastres futurs et les crimes sans nombre. Tous maux nés de la femme et laissés aux neveux Par l'aïeul, et la joie éclatait dans ses yeux.
RIDEAU