SCÈNE V
GENÈVRE, MOROLD
GEXÈVRE
Sur mon âme, Tu crains donc maintenant qu'ils prennent mon p'arti?
MOROLD
Ah ! le courroux d'un peuple à peine appesanti
Sur ton front, la menace est déjà sur ta lèvre?
Je te reconnais bien, misérable Genèvre,
Bête impure, orgueilleuse, éternelle Hérodias!
Jadis ivre de sang, chez Hérode Antipas
C'est toi qui fis danser au milieu d'une fête
Ta fille Salomé pour obtenir la tète
D'un sage, et dans ses yeux tes doigts firent deux tious?
Puis tu fis, chez les Francs, par les grands leudes roux
Lier sur un cheval une reine burgonde
Et tuer à l'autel un prélat : Frédégonde
Était alors ton nom et puis, deci delà.
Toutes les trahisons des mornes Dalila,
Tu les as par ces temps obscurs reneuvelées !
Mais dans mes mains de fer j'ai pris tes mains ailées.
Le masque de la goule est enfin arraché
Et l'époux outragé va punir ton péché.
Or cette grâce exquise et cette beauté blonde,
C'est moi, l'afîreux bâtard, le nain, la bêle immcnde,
Qui d'un, geste et d'un mot Its anéantirai !...
CtKNÈVRE, railleuse.
Hute-toi donc, Morold. Si le rui pardonnait"?
MOKOLD
Que dit-elle?
GENÈVRE
Je dis que j'ai palpité nue Dans ses bras et j'attends sans terreur sa venue, J'ai pour moi les puissants parfums du souvenir.
MOROLD
Il pourrait pardonner?
GENÈVRE
Comme il pourra punir.
MOROLD
Non. il aura pitié, j'en suis certain : le lâche !
GEîsÈVrŒ
Comme toi-même ici, si j'en prenais la tâche.
Pauvre inlirme ignorant du baiser, triste amant!
Dans tes mains et ta voix pourquoi ce tremblement,
Pourquoi cette agonie en tes prunelles blêmes.
Quand j'approche de toi? Mais, malheureux, tu m'aimes!
La luxure te tient! Mais un autre souci
Te tourmente, Morold; je le connais aussi :
Si je suis le fantôme errant de l'adultère,
En toi sont les rancœurs du vaincu solitaire.
Toi, tu hais la nature et tout le genre humain
Des massacres hier et des meurtres demain.
Ton rêve est là. Ton but, sur le vieux monde en poudre,
Tout briser, tout noyer de sang et tout dissoudre !
Le mal pour le plaisir du mal, sombre, ingénu.
Te fait chaste et cruel. Je t'ai bien reconnu
Dans le trouble et l'éraeiite, ici, comme un fantôme
Tu rôdes en cherchant cà détruire un royaume,
Mais le prince exécré que tu veux détrôner, Où seraient tes projets, s'il allait pardonner?
MOROLD
Il te pardonnera,
GENÈVRB
Livre-moi donc la porte Vite, et fais-moi gagner les champs sous bonne escorte. Toi, la haine t'étreint, moi, je vais vers raniour! Mais fais vite, Morold, avant le petit jour;
;Le regardant dans les yeux.)
Belle comme je suis, le danger m'accompagne.
MOROLD, la regardant.
Et le malheur aussi.
(Aux quatre hommes de garde.)
Vous, en rase campagne
Conduisez celle-ci, menez-la hors des murs.
(Les quatre hommes entourent Genèvre, Morold lui donne son manteau, Genévre s'en enveloppe et fait un pas vcr-s la gauche.)
GENÈVRE, à Morold.
Je te laisse, Morold, à tes projets obscurs; Puisses-tu réussir!
MOROLD, à Genèvre.
Toi, vers ton infamie Cours, va, chienne impudique, éternelle ennemie! Va, ma haine te suit : Nous nous retrouverons,
Uieni've sort par la gauche, escortée des hommes d'ai'mes. Morold reinoiile \^rs la tapisserie du l'oud, le dos tourné au public; le théâtre redevient obscur.)
F.NNOÏA 2o7
lp: conteur
Et parmi les rumeurs du peuple et des barons, Chacun de ses désirs partit suivant la meute : (ienève vers l'amour, et Morold vers l'émeute.