‹ Théâtrè par Jean LorrainChapitre 96 sur 113 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

DEUX TRAINARDS, puis GENÈVRK et ONFROY

UNE VOIX éteinte.

A boire!

(Entrent deux traînards, l'un soutenant l';witrc.)

PREMIER TRAINARD

Encore un pas, courage !

SECOND TRAINARD

Est-ce encor loin?

PREMIER TRAINARD

Marche toujours, allons.

SECOND TRAINARD

Ah! je -meurs ; mon pourpoint Est tout trempé de sang. Laisse-moi.

(Il s'arrête )

PREMIER TRAINARD

Mais encore!...

SECOND TRAINARD, s'affaissant à terre.

Laisse-moi mourir là!

PREMIER TRAINARD

Pauvre ami!

(Il sort. Silence.)

UN CLKSSK, se soulevant sur les mains.

C'est l'aurore...

Le ciel est rose.

(Il relombe et meurt en râlant).

i:ne VOJX

A boire!

(Entre Genèrre, enveloppée d"un grand manteau d'homme, suivie d'Onfroy.)

GENÉVRE. (Elle s'arrête à gauche.)

Ah! ne me quitte pas. Mon vieil Onfroy, j'ai peur. Mes pieds à chaque pas Trébuchent dans le sang! (Une pause.) Quel silence iarouche! Quelle affreuse stupeur a figé dans leur bouche Le cri qui l'ouvre encor et leurs yeux! quelle horreur! Ces morts, comme il y en a! n:a honte et ma terreur Grandissent en songeant qu'un baiser de ma lèvre A jonché ce charnier et qu'une heure de fièvre...

L'NE VOIX

J'ai soif.

GEXÈVE, terrifîce .

On a parlé.

ONFROY

C'est quelque agonisant.

GF.NÈVRE

OÙ donc? ,

ONFROY

Bast, ils sont trop !

GEXKVRE

Du sang, toujours du sang!

(Elle piétine en reculant.)

Il rejaillit sur moi, partout il m'éclabousse.

rXE VOIX faible, chantant.

L'amie, ô gué, que j'aime est une belle rousse...

GEXKVRE

On appelle?

OXFROY

Oh ! pas même, un souvenir d'amour Dans un râle, un pauvre être en mourant qui...

GEXKVRE

Toujours L'amour, Uéau sinistre, aveugle qui dévore! Ces hommes en mourant se souviennent encore ! Se souvient-il au moins, lui? Dans ce cloître obscur L'amour hantait encor le cœur austère et pur Des nonnes, et j'ai su... Mais, Oufroy, ta main tremble ; As-tu peur maintenant? Viens et cherchons ensemble.

OXFROY

Quelqu'un... ne parlez plus.

(Il lui montre trois hommes qui passent au fond de la sct'ne en se penchant sur les cadavres )

GEXKVRE

Ils ont des colliers d'ors Entre leurs mains. Ce sont?

ONFROY

Des dépouilleurs de morts.

Des voleurs de cadavre.

GENÈVRE, les regardant.

Oh ! regarde, ils soulèvent Un blessé dans leurs bras. Que font-ils?

OXFROY

Ils Tachèvent.

GEXÈVRE, se serrant contre Onfroy.

Partons, Onfroy, partons! J'ai peur, c'est trop affreux .

ONFROY, montrant les morts.

Et si mon doux seigneur, madame, était entre eux?

(Genèvre s'arrête, les hommes ont disparu.)

GENÈVRE

Geryn parmi ces morts et ces blessés, ton maître Agonisant dans l'ombre et m'appelant peut-être, Qui sait? me maudissant?

ONFROY

Vous !

GENÈVRE

Moi. De tous ces morts Monte un relent de crime, une odeur de remords Et devant ce ciel rouge et ce vaste ossuaire Je sens autour de moi s'e'paissir un suaire. Mon âme jamais plus n'aimera maintenant, Une tombe est en moi be'ante.

(Morold, entré depuis quelque temps par la droite et qui l'observe, se place tout à coup devant elle.)

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