‹ ThéâtreChapitre 116 sur 116 · SECOND REITRE · texte numérisé non relu

SECOND REITRE

Veuve de dix maris.

PREMIER REITRE

Elle a des yeux mouilîe's

Qui font qu'on les envie... Hé ! voyons les colliers.

(Ils vont s'asseoir et s'installer tous les trois au pied de la roche et font couler les bijoux dans leurs doigts.)

TROISIÈME REITRE, maniant les bijoux.

S'ils sont tous en or fin, ils pèsent.

PREMIER REITRE

Tu délires!

C'est du bel et bon or.

Levant un collier en l'air.)

Le prix dun des sourires, Qu'à nous trois tout à l'heure elle adressait gratis.

TROISIl'OME RKITRIO, lui toiKlanl une ba^uo.

Et ça?

PREMIER REITRE, regardant la bague.

Ce gros saphir? un baiser de jadis.

(Faisant ruisseler mélancoliquement les bijoux.)

Tout un passé d'amour dont le reflet enivre !

(Ils continuent à manier et à estimer les joyaux à voix basse. Lore vient d'apparaître à nii-hauteur du rocher, elle monte lentement vers le sommet.)

LORE

Trop belle pour mourir et trop belle pour vivre !

La voix qui me parlait disait vrai ; le soleil

Ne brille plus pour moi : les couchants d'or vermeil

Et les aubes d'argent flambent, vaste incendie,

Pour le noble en son burg et le gueux qui mendie.

La sauge et la lavande embaument les matins

Du voyageur hâtant son pas vers les lointains

Hameaux de la vallée; et les oiseaux des haies

Charment le vagabond absorbé parles plaies

De ses pieds nus, le dos au revers du talus.

Mais, pour moi, triste enfant de la honte, il n'est plus

Ni fleurs, ni gais matins, ni chants d'oiseaux. Honnie

De tous, j'erre et je rôde avec l'ignominie

De mon passé, traînant comme un affreux linceul

Sur mes pas. Le proscrit partout est toujours seul.

Je marche en un désert, la haine et l'épouvante

M'isolent; dans la nuit je suis morte et vivante

Et les derniers dei^'rés du gouffre, où je descends,

Vers ces blêmes lépreux et leurs corps pourissants,

Baignent dans un cloaque effrayant d'immondice

Et de fange glacée où, quoiqu'il se raidisse,

Tout mon être défaille et ne veut pas glisser.

(Après une pause.)

Le mot qui m'eût sauvée, nul ne l'a prononcé. (Marchant droit vers l'abime.)

Puisqu'il n'est plus pour moi ni pardon ni justice, Je te quitte et fabsous, monde infâme et complice, Et je m'en viens à toi, refu^^e souverain Des malheureux, à toi, glauque et vieux fleuve Rhin,

(Elle se jette.) (Le fond du théâtre redevient obscur et tout disparaît.

LE CONTEUR

Et croisant sur son cœur ses bras nus de victime,

La belle se pencha rêveuse sur l'abîme

Et s'y laissa couler, le front extasié.

Les trois estafiers roux, eux, accroupis au pied

De la roche, estimaient les joyaux de la belle.

Et le fleuve emportait au loin la. criminelle.

RIDEAU

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