‹ ThéâtreChapitre 5 sur 116 · I.e hùle et l'air des bois m'ont-ils donc enlaidie · texte numérisé non relu

I.e hùle et l'air des bois m'ont-ils donc enlaidie

A ce point, qu'aujourd'hui, dédaigneux de me voir.

Vous refusiez, Myrdhinn, à mes yeux le miroir

De vos yeux, vos chers yeux emplis de mon image

Jadis?

(Elle baisse la tète et. tristement, comme à elle-même :)

Sita jadis aima d'amour un mage, Mais l'amour de Sita n'était pas morne et seul.

MYRDHINN

Mais l'amour de Sita respectait son aïeul. J'ai de la neige au front... enfant, et c'est folie De vouloir éveiller dans l'ombre ensevelie La jeunesse défunte et l'amour apaisé.

VIVIANE

C'est bien... Je me tairai sans quêter de baiser. Voyez, je m'enveloppe et revêts de sagesse. Elle se hausse en rampant jusque sur les genoux de Myrdhinn, s y

assied, lui passe un bras autour du cou, de l'autre main ouvre la barbe de Myrdhinn autour d'elle, s'en enveloppe et là, blottie, lui peigne la barbe" et chante à mi-voix :)

Une vieille araignée, effrayante et traîtresse. Ayant au fond des bois tendu ses rets d'argent, Gardait dans lombre obscure un silence méchant. Vint à passer auprès, lumineuse et vibrante. Une mouche d'été, folle âme au bois errante. Le monstre eut bientôt fait d'arrêter son essor Et dévora vivante au bois l'abeille d'or.

MYRDHINN

Et Tabeille chantait, même étant dévorée!

(Il lui carasse les cheveux.)

0 lourds cheveux d'or fauve et langue plus dorée!

Mais j'ai quatre-vingts ans, moi je suis un vieillard;

0 blanche étoile errante en mon triste brouillard,

Viviane, à quoi bon ces espiègles caresses

De jeune amante à moi, si vieux? Quelles tendresses

Puis-je vous inspirer et que veulent de moi

Ces grands yeux attachés sur les miens? Oui, pourquoi

Tout ceci? Néanmoins Myrdhinn vous remercie ;

Vous l'avez fait sourire et mon âme obscurcie

Par vous s'est éclairée, enfant rieuse.

(Il se dégage et la repousse doucement."

VIVIANE se dressant debout.

Enfin,

Vous avez retrouvé la parole.

(Elle se rassied.)

Un devin Breton, étant tombé, dit un conte, en enfance, Croyait devenir fée en gardant le silence. Vous au moins vous parlez, vous avez une voix.

RROCÉLIANDE

MYUDIII.NN lui prend la main, el comme se parlant à liii-mémo :

I écoutez. Le passé nous avertit parfois.

(Très lentement d'abord, puis s'animaul peu à peu.)

Quand j'étais droit et fort... au temps de ma jeunesse,

Neuf compap;nons et moi, tous les dix dans l'ivresse

De nos vingt ans, joyeux et de gloire jaloux,

Au pied de ce ^..'rand chêne avions pris rendez-vous

Pour courir Taventure et conquérir le monde.

Comme nous étions là, devisant à la ronde,

L'un d'entre nous, prenant son olifant d'airain.

Fit soudain éclater dans un mâle refrain

Un tel enthousiasme enragé pour la gloire,

Qu'on eût dit un appel farouche à la victoire,

Une insulte à la mort, tant ce chant màle et fier

Sonnait, ardent et sombre, avec un bruit de fer :

Et nous l'écoutions tous ravis, l'âme exaltée,

Quand un cerf à nos pieds, comme une ombre arjLîcntée,

Partit dans la broussaille au clair appel du cor;

Et chacun reconnut le cerf aux cornes d'or,

L'animal fabuleux des chasses légendaires.

Le cerf aux cornes d'or, qu'à travers les clairières

Tous les rois ont chassé dans la brume et le vent

Et sans jamais l'atteindre.

(Il se lève, Viviane le suit.)

Alors nous soulevant Sur nos selles, dans l'ombre et la forêt brumeuse Nous chassâmes trois jours la bête merveilleuse, Luttant avec le vent, l'éclair des cornes d'or Dans les yeux, tressaillant au fauve appel du cor; Et l'enivrant écho de la chanson superbe Tournoyait sous le chêne et bondissait dans l'herbe l'^t, le col en sueur, l'écume sur le mors. Nos dix chevaux cabrés partageaient nos transports.

(Lentement.)

Le cerf s'évanouit à la source des Fées, Cette source fameuse, où des voix étouffées Semblent rire et tantôt gronder sous le Ilot clair.

VIVIANE

Oui, je sais... qu'un enfant y jette un clou de fer, Une épingle... elle rit! l'eau bavarde, et murmure; Mais qu'on y trempe un casque, un glaive ou quelque ar- Voici le flot qui gronde et bouillonne en courroux, [mure,

MYRDHINN

Tout en causant du cerf et raillant entre nous

Notre espoir chimérique et notre course vaine,

Nous allions tourner bride et quitter la fontaine,

Quand, dans l'ombre attiédie et calme des grands bois,

Un murmure invisible, un chœur ailé de voix

Si douces, qu'on eût dit un vol errant d'abeille.

Nous arrêta.

(Mouvement de Viviane )

Ravis, nous prêtâmes l'oreille Et serions, enivrés, restés là jusqu'au soir Si mon vieil écuyer, étonné de nous voir Chanceler et pâlir, n'eût vu le sortilège Et ne nous eût crié : « Souvenez-vous d'Alphège ! » Nous rappelant alors Alphège et les deux rois Trouvés morts avec elle au clair ruisseau des bois. Nous mîmes pied à terre, et loin des sources vides Regagnâmes la ville.

(Il se rassied, Viviane s'assied auprès de lui.)

Au loin les voix plaintives Chantaient dans la nuit claire et raillaient nos terreurs.

Il prend la main de Viviane.)

BROCKUANDK

lié bien, quand tout à l'heure avec vos doif^'ls frôleurs

Vous caressiez ma barbe et, faisant la craintive,

Vous vous disiez abeille entre mes rets captive,

Votre douce chanson m'a troublé... Le passé

M'est apparu soudain et, le cœur enlacé

Dans les na-uds étoulTants d'une trame invisible,

(Il se lève.) J'ai senti près de moi la mort!

VIVIANE

Kst-ce possible!

MYRDIIINN

C'est ainsi... j'ai cru voir la source au fond des bois Claire et calme, et dans l'ombre, où murmuraient les voix, J'étais moi-même assis, sans escorte et sans arme. Ébloui, subjugué, par je ne sais quel charme Que vous seule saviez, c'étaient des rythmes d'or

Et des pas enlacés.

(Viviane se lève tout à coui).)

Et j'étais comme mort; ï/herbe autour de mon front montait épaisse et noire Kt vous chantiez dans l'ombre, et lentement ma gloire, Ma vie et mon renom se retiraient de moi.

VIVIANE, presque menaçante.

Myrdhinn !

MYRDHYNN

0 douce enfant, pardonnez mon émoi.

(Il lui prend les mains, l'attire à lui, et la force à s'asseoir auprès de lui sous le chêne.)

Mon cœur a tressailli depuis sous vos caresses. Aussi pour ma méprise et toutes vos tendresses,

Pour Yos soins méconnus, vous dois-je une faveur?

Demandez, Viviane, osez... votre ferveur

A m'aimer maigre' moi l'a certes me'rite'e...

Fùt-elle étrange et folle... allez, belle irritée,

Le vieux loup s'apprivoise et cède à votre voix.

(Viviane se laisse glisser aux genoux de Myrdhinu, le contemple un instant en silence, comme en adoration, puis, lui prenant les deux mains, s'agenouille devant lui.)

VIVIANE

Est-ce vous que j'entends? est-ce vous que je vois?

La triste Viviane enfin serait aimée

Du sauvage Myrdhinn, et cette âme ferme'e

Consentirait enfin à fleurir sans effroi

Dans mon ombre implorante... 0 mon barde, ô mon roi,

Tu seras le grand chêne et moi l'humble liane...

Apprends donc le secret espoir de Viviane.

(Elle s'assied aux pieds de Myrdhinn, la tête renversée sur les genoux et posée entre les mains du vieillard, d'une voix douce et càiine.)

Myrdhinn, vous souvient-il d'un soif où (dans vos doigts

J'avais posé mon front) vous m'avez à mi-voix

Et, comme en me berçant doucement en cadence,

Parlé d'un charme étrange, un charme fait de danse.

De pas entrelacés et de syllabes d'or.

Ce charme, chant sacré des prêtresses d'Endor,

Était, me disiez-vous, d'une puissance telle,

Que sa danse aux guerriers était parfois mortelle.

Et que l'être endormi dans son divin accord

Demeurait à jamais les yeux clos, comme mort.

Invisible et pourtant, ajoutait la légende,

Toujours vivant dans l'ombre enfermé... La demande

Qui sur ma lèvre expire, hélas! méchant devin.

Tu la connais : dis-moi ce chant sombre et divin.

Le disciple est la gloire en gerbe du prophète.

Prends l'humble Viviane, ami, pour interprète

EL j'irai, proclamant ta puissance et ton nom...

Une bouche de femme on re'coute... mais non,

Tu détournes la tête et gardes le silence.

iMyrdliinn, apprends-le moi, ce charme fait de danse,

D'ombre et de pas rythmés dans un puissant accord!

Notre amour en sera plus intime et plus fort.

Le secret partat^é nous donnera le calme,

Je serai plus à toi, quand je serai la palme,

Ta filoire, ton secret... 0 vieillard soupçonneux.

Pourquoi me refuser?... En cédant à mes vœux,

Tu crains, va, je le sais, de me donner une arme

Contre toi-même... Hélas! ai-je eu peur de ce charme,

Quand je t'ai suivi seulç en ce grand bois obscur!

Si tu voulais, mes yeux seraient clos à Tazur,

Je le sais : tu pourrais me retenir captive,

A jamais invisible à tous et morte-vive

Avec riierbe lleurie et l'ombre pour linceul.

0 Myrdhinn, souviens-toi de Tristan et d'Yseul!

Comme eux deux é^virés dans la clarté des branches,

Il serait doux pourtant de cueillir les pervenches

Sous le chêne et de boire aux sources des forêts,

Vivant du même amour et des mêmes secrets.

Myrdhinn, apprends-le moi, ce charme fait de danse,

Dis, cède à mon désir, mon maître, aie confiance...

C'est là Tunique preuve, ami, de votre amour,

Que Viviane implore et vous y restez sourd!...

Myrdhinn, vous êtes sage et personne n'ignore

Votre gloire, et pourtant vous m'ignorez encore.

V Viviane qui, durant celte tirade, s'est traînée aux genoux de ^lyrdhinn, on le caressant et lui étreignant les doigts, lui relire brusquement ses mains des siennes et s'assied farouche à ses pieds.)

MYRDHINN, comme à lui-même.

Oui, j'ignore la femme et j'ignore demain; Car, si fameux que soit mon vain savoir humain,

Non, je ne fos jamais ni plus fou ni moins sage,

Que le jour où, séduit par ce malin visage,

Je parlais devant lui de ce charme endormeur...

Mes soupçons n'étaient pas une farouche humeur...

J'ai lu dans vos regards... vous êtes curieuse,

Viviane... Eve aussi : comme elle ambitieuse,

Fausse, habile à tromper...; malgré votre front pur

Je vous sais Tàme éprise au fond d un rêve obscur.

Les philtres enchantés, faits d'ombre et de mensonge,

Vous attirent : la gloire est la fille d'un songe,

0 songeuse... et vos yeux, où brillent la splendeur

Des sommets entrevus, m'ont appris la grandeur

De vos espoirs de femme et de vos destine'es.

(Prenant la main de Viviane, lattirant à lui et la regardant dans les yeux.)

Vous! vivre au fond des bois! De vos mains raffinées Cueillir l'herbe-racine et puiser au marais !

Vous captive d'amour... enfant!

. (Il la repousse.)

Non, les vrais rets Dangereux, ce n'est pas cette barbe de cendre, Mais ce sont ces cheveux couleur d'aurore et d'ambre. Caresse, ombre et parfum où, pour mieux enlacer, (Tout a l'enivrement de l'or et d'un baiser.

Silence. Viviane se dresse lentement, puis, debout, fixant Myrdhinn, d'une voix d'abord glacée, puis s'emportant.)

VIVIANE

J'ai supplié, ta bouche a gardé le silence. Bien, je vivrai sans charme et toi sans confiance, Garde-le donc, ton charme, et son rythme païen. Garde-le, mais surtout, Myrdhinn, garde-le bien; Car si jamais mes yeux venaient à le surprendre, Je n'aurais ni pitié de ces cheveux de cendre,

BROCKLIANDE lli

Ni souci de ton Age et Je me souvieiidiais De cette bouche habile à garderies secrets.

(Elle s'avance sur lui.)

Comme toi, je dirais le mot qui déshonore, Le mot qui fait aimer et fait aimer encore, Comme j'aime moi-m^me, errante et les yeux fous, De ma gloire oublieuse... Oui, mon cuMir est jaloux. Jaloux de ton amour et jaloux de ce charme, (irâce à lui, mon bonheur tremble dans une larme, (irâce à lui mon amour est tressé de soupçons.

(Saisissant les mains de Myrdhiun et s'asseyant près de lui.)

Va, je sais bien qu'au loin, dans Tombre et les frissons Des grands bois inconnus, où nul e'cho n'arrive. Tu gardes endormie une belle captive, Une reine... Autrefois Fayel m'a dit son nom. Elle est près d'une source et dans le bois profond. Si l'œil des rois chasseurs s'ouvrait à la lumière, Plus d'une apparaîtrait, qui dort dans la clairière, Sous le charme invisible et captive à jamais!

(Se laissant glisser aux pieds de Mynlliinn.)

Ces femmes, cependant, Myrdhiun, tu les aimais! Au fond d'un rêve obscur tu les poursuis encore Peut-être, et je suis là, -qui te prie et t'implore... Ah! ce pouvoir fatal! oh! ce charme exécré Qui te ravit à moi, Myrdhiun, je le saurai...

(Implorant Myrdliinu et se traînant à ses pieds.)

Vois, mon corps à tes pieds rampe, amoureuse offrande! Myrdhiun, dis-moi le charme et la vieille légende.

MYIIDHINN, rêveur, les yeux baissés et ses mains dan< celles de Viviane étendue à ses pieds.

Jalouse!... et j'ai toujours, comme un lys, vénéré Ce front pâli... jalouse... et ce beau corps nacré N'a jamais efileuré les rêves de ma couche.

(Se penchant sur Viviane et lui souriant.)

Le charme ! son seul nom flétrirait votre bouche,

Comme une fleur d'été, si je venais jamais

A vous l'apprendre un jour... Vivez donc désormais

Sans charme, Viviane... au bord des sources claires

Peignez vos lourds cheveux, errez par les clairières

Et laissez ce dessein dans un songe effleuré.

Le charme est dans les bois, les blés, ce lys doré,

Dans tout ce qui fleurit pour qu'une fleur renaisse :

Car le charme invincible, enfant, c'est la jeunesse,

La jeunesse! astre d'or éclipsé pour jamais

De ma vie et des yeux de celles que j'aimais.

(Il se lève, dégage ses mains de celles de Viviane et s'avance sur la scène.)

Je suis las de ruser, cette femme m'obsède.

(Viviane est restée stupéfaite, assise au pied du chêne. — Myrdhinn, comme en proie à une sourde agitation, arpente lentement la scène, la tête inclinée en avant, les deux mains jointes à hauteur des genoux. Viviane l'a suivi du regard, s'est levée à son tour, l'observe duu œil oblique, puis savançant sur le devant du théâtre :)

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