‹ ThéâtreChapitre 56 sur 116 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Lks mêmes moins MAHEUDE

RAIMBAUDE

Vous sentez-vous mieux, madame?

LA REINE, songeuse, le regard ailleurs.

Vois-tu, Raimbaude, ce qu'il y a de triste pour une vieille femme comme moi, c'est d'être toujours seule. Les autres femmes ont des enfants qui dorment auprès d'elles dans la chambre, et la respiration d'un enfant, cela vous rassure. Le souffle d une petite fille, Raimbaude, comme cela doit chanter dans le cœur d'une mère! mais moi, je n'ai pas de petite fille, je n'ai plus de mari, ni personne. Raimbaude, toi qui sais des chansons, berce-moi comme un petit enfant.

RAIMBAUDE

Vous le voulez, madame? (Elle chante.)

Elle prit, frissonnant de peur, Lenfantelet contre son cœur.

Elle le berçait, dodelinette, Dodolinou, sur ses genoux.

LA REINE, toujours égarée.

11 va.iîissait si tendrement, le pauvre petit être, il vagissait, triste et doux, et je n'ai pas su le défendre ! (Elle chante.)

Les tiens te dédaignent Et tu meurs d'amour, Tes grauds yeux qui saignent Riront ils un jour?

RAIMBAUDE, effrayée.

Encore ce rêve? n'y sonô'ez plus, madame!

LA REINE

Comment n"y pas songer? Toute ma vie est faite de rêves morts et je vis enveloppée du frôlement de tant de souvenirs. (Elle chante.)

Chacun te croit laide, Ma douce beauté Qu'eût fait adorable Un peu de bouté.

Au nom du ciel, n'y songez plus.'

LA REINE

Puis ce fut un autre cauchemar. Je me voyais répudiée par le roi et traversant à pas lents les rues d'une ville déserte, seule, abandonnée de tous, seule, non, puisque je tenais par la main l'insidieux avorton déjà devenu grand, l'avorton couronné d'or du berceau royal. Étrange cauchemar que celui-là, il s'est presque réalisé. Ne suis-je pas ici répudiée, exilée de la cour et reniée par le peuple? le clergé lui-même m'a presque condamnée à cause de ces couches bestiales. Il n'y a de tragique dans la vie que nos songes, Raimbaude. Va, poursuis ta chanson.

RAlMIîAlDH, ehantiiut.

L'enfant avait clos ses paupières, El trois beaux anyes de lumière, Dodelinou, dodelinant, Veillaient sur l'enfant maintenant.

LA RKINE

Des anges de lumière! Moi, des êtres de te'nèbres planent dans mes pensées, des lîjL^'ures menaçantes volètent autour de moi, et je vis au milieu d étranges bruissements d'ailes. Écoute, une nuit que j'errais au milieu de plaines sinistres, de fjrandes herbes pâles ondulaient sur mes pas. C'e'tait une nuit sans lune et chaude, je me trouvais tout à coup au pied de noirs gibets.

RAIMBAUDE

Par pitié, taisez-vous, madame!

Non, écoute-moi, le secret de mon cœur monte à mes lèvres, j'étoufferai sous son poids; c'étaient les lourds madriers de potences, une pestilence pesait dans l'air et, par la nuit sulfureuse rayée de lueurs d'orage, des vertèbres transparaissaient.

RAIMBAUDE, épouvantée.

Madame, madame!

LA REINE

Et moi, reine exilée et déchue, je rôdais comme une louve au pied des bois de justice. Je rôdais pour y surprendre et déterrer la racine qui croît au milieu des charniers. C'était un horrible rêve, il s'est aussi réalisé.

RAIMBAUDE

C'est comme un gouffre où je me noie, ces imaginations atroces m'envoûtent à mon tour. Madame, taisez-vous, taisez-vous !

LA REINE

Oui, tu as raison, dis-moi une chanson. Entends-tu dans la nuit limpide les doux et monotones coassements des grenouilles; sais-tu ce que chantent leurs coassements? (Elle chante.)

Ton œil rond qui pleure

Les rempUt d'effroi,

La vie est un leurre

Et le cœur a froid.

Les tiens te dédaignent Et tu meurs d'amour, Tes grands yeux qui saigneut Riront- ils un jour?

(Et tout en chantant, elle s'abandonne et. s'endort. Dé^à depuis quelques moments le vitrail s'est éclairé, c'est l'aube qui naît. Raimbaude est demeurée aux pieds de la reine, les mains dans les siennes.)

RAIMBAUDE

Cette nuit comptera dans ma vie... Elle dort, le sommeil

l'a vaincue... enfin.

(A ce moment entre le chapelain conduit par Maheude, Raimbaude se retourne, les voit el, un doigt sur la bouche, leur fait signe de ne pas l)arler. Maheude et le chapelain s'arrêtent, puis s'avancent vers Raimbaude à petits pas )

RAIMBAUDE

Elle vient de s'endormir. Chut, ne l'e'veillez pas.

(Le jour est complètement venu.j

RIDEAU

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