SCÈNE PREMIÈRE
LA REINE, MENGEOTTE
MENGEOTTE
Et cette racine était une mandragore, marraine?
LA REINE
Oui, l'âme d'un mort habitait en elle et la pauvre femme le savait; elle connaissait aussi tous les rites prescrits pour cultiver cette ûme et la de'velopper.
MENGEOTTE
Mais cette femme était très coupable, marraine, car c'était là de la pire sorcellerie, et notre sainte mère l'Église le défend.
LA REINE
Il ne faut blâmer personne à l'étourdie, petite fille. Comment juger la vie d'autrui, la vie, cette tapisserie myste'rieuse dont nous ne voyons que l'envers ? La pauvre femme avait eu de grands chagrins; elle avait perdu, tout jeune, un enfant et ne s'en était jamais consolée; elle croyait ou plutôt elle s'était laissée convaincre et nourrissait le fol espoir de retrouver la forme adorée du petit être dans la racine à apparence humaine.
MENGEOTTE
Tout cela est passionnant et vous donne la fièvre. Et comment cultivait-elle la racine magique, dites, oh! dites, marraine bien-aimée?
LA REINE
Enfermée dans une grande amphore de verre noir, la mandragore y flottait, baignée dans un liquide sans nom ; une tête-de mort la surveillait, et Un grand sablier, retourné d'heure en heure, y versait le filet continu de son sable.
MEXGEOTTE
Oh! ce devait être effrayant.
LA REINE
La nuit, la pauvre femme se levait pour exposer Tamphore aux rayons de la lune et, le jour, elle la gardait soigneusement loin de la clarté du soleil, dans un réduit obscur dont elle portait toujours la clef; des herbes magiques vendues par d'étranges mendiants macéraient dans son huile, et de jour en jour la tête de la mandragore s'arrondissait.
MENGEOTTE
Vraiment!
\.\ REINK
Oui, le charme oi)érait. (A part, à elle-inème.) Mais pourquoi troubler le calme de cette enfant, et quel besoin de raviver ma plaie en me ressassant cette histoire à moimême?
MKNGKOTTK
Vous vous taisez... Qu'ariiva-t-il, marraine?
LA REINK
La nuit, la pauvre femme laissait la porte de sa chambre entr'ouverte pour écouter la mandragore dormir, car la nuit la racine, pendant le jour inerte, s'animait et ronllait comme un homme !
^[ENGEOTTE
Quelle horreur !
Oui, une véritable horreur, car durant une de ces nuits...
(Une longue fanfare de trompe éclate, la reine s'arrête.)
LA REINE
Qu'est-ce que cela?
MENGEOTTE
On sonne auprès du pont-levis; on dirait qu'on demande rentrée du château.
LA REINE
L'entrée du château, à cette heure?
(Seconde fanfare de (rompe.)
MENGEOTTE, se soulevant à demi, à part. C'est la manière de sonner de Rotterick.
LA REIXE, qui a saisi son geste.
Oui, va voir à la fenêtre.
MENGEOTTE
Oh ! il y a un tas d'hommes en bas, de l'autre côté des douves; ils ont des casques et des piques avec des torches-
LA REINE
L'entre'e du château, dans un domaine royal? je ne vois que mon fils qui...
(La porte s'ouvre ; entrent Maheude, Raimbaude. trois autres femmes qui viennent se ranger en silence derrière la reine, puis un intendant. )