‹ ThéâtreChapitre 91 sur 116 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

GENÈVRE, GERYN

Pourquoi désenlacer mes bras de tes genoux? Avec tes grands yeux fiers et ta face d'aurore N'es-tu pas l'homme aimé, que veut, possède, adore Une reine un peu folle et lasse en vérité De mensonge. Je t'aime!

KNNOÏA 2 il

GKRYN

Oui, nous avons luttr De lon|:s mois cependant, mais, belle impe'rieuse, Tu l'as voulu !

(îKNKVHK, se redressant sur Ic^ genoux .

Je veux encore, insoucieuse D'un vain renom d'honneur, descendre jusqu'à toi. N'es-tu pas le plus beau, n'es-tu pas le vrai roi Puisque je t'ai choisi, moi, la Dame et la Heine? Vois, je mets à tes pieds la grandeur souveraine, Le sceptre et le passé des aïeux triomphants... Et ce baiser, que tout interdit et de'fend, A des saveurs de nei^'e et de fruit sur ta lèvre.

(Klle le prend dans ses bras et le baise sur la bouche.)

Je t'aime et je te veux; toi, m'aimes-tu?

GKRYN

Cienèvre!

GENÈVRE, menaçante.

Oui, tu me dis Genèvre et je vois ton regard Fixer une autre image. 11 évite, hagard, Les deux yeux de prière et d'amour qui t'implorent. Va, je ne sais que trop quels chagrins te dévorent. (Scandant les mots.)

Il est un cœur loyal et noble, un être fier

Et bon, qui croit en nous et nous aimait hier...

GKRYN

Tais-loi.

GKNKVRK

Toi comme un frère et moi comme sa Dame.

GERYN (ienèvre!

GENÈVRE

Nos deux noms vivaient seuls dans cette àme Comment oser jamais reparaître à ses yeux! Ah! cœur de lièvre! et moi, le don mystérieux De mon corps jeune et pur à ta bouche, ma vie En offrande à tes pieds et mon àme asservie A tes moindres de'sirs ne sont plus rien pour toi? (Ricanantej.

Tu Tas pourtant trompé ce saint, ce preux, ce roi. Va, la faute est commise, et si c'était un crime, Il est irréparable et l'enivrant abîme Où nous roulons tous deux te fait mon prisonnier.

GERYN

Arthur t'avait confiée à moi.

GENÈVRE

Ce roi boucher, Arthus, ce lourd soudard, ce héros de carnages Toujours à ;5'uerroyer dans ces Marches sauvages De l'Ouest, hirsute et roux comme un païen du Nord, A-t-il jamais daigné peser la soie et Tor De mes cheveux, fixer la grâce solennelle De ma marche et le bleu mourant de ma prunelle? J'ai repris au butor le trésor ignoré.

Mon corps est un autel qui veut être adoré, Et je t'aime, ô Geryn, d'en être le grand-prêtre!

GERYN

Ton orgueil est immense, ô Genèvrel

(IKNKVHE (ello sf? I.'ve.)

Peut-être; Puis regirde-moi bien, n'ai-je pas tous les droits?

GERYN

Ta beauté raflVancbit de tes serments?

GENÈVRE

Les rois, Leur Idclietë sorvile ont appris à mon âme I/entier mépris de tout bors de l'amour.

GERYX

0 femme !

GENÈVRE

Et la femme chez moi répugne à l'animal Amour de ce soldat couronné. Le brutal Embrassement d'un homme encor chaud de tuerie M'exaspère. Il arrive et d'une orfèvrerie. Prise à quelque barbare ou d'un prince- blessé Et captif, croit payer ma couche et mon baiser. Un Danois oint de suif traite ainsi son esclave; Et je suis fiùre, oui, d'avoir rompu l'entrave. Suis-je une proie inerte et le triste butin D'un rapineur de nuit qui repart le matin. Comme un chasseur d'élan repart dans la bruyère ? Puis je t'aime, je t'aime et tout est là.

GERYN

Sorcière î

GENÈVRE, tendrement.

Sorcière ensorcelée alors! l'envoûtement

Est dans la voix, la bouche et ton regard charmant:

Puis souviens-toi, Géryn, tout voulut notre perte.

Par les seigles en fleur et la colline verte

Nous descendions au pas ralenti des chevaux

Les Marches de Bretagne. Armor et ses châteaux

Déroulaient à nos pieds leur parure embaumée

Et les bourgs acclamaient en moi la bien-aimée,

La nouvelle épousée et la femme du roi.

Toi, preux casqué d'or fin sur un blanc palefroi,

Tu veillais sur ma marche et dirigeais Pescorte.

Arthus pour m'amener à lui t'avait mandé... quïmporte

Si, découvrant en toi le maître et le vrai roi,

Mon cœur était allé comme un enfant vers toi?

Or, tu m'as possédée au même instant que vue.

Ta voix, tes yeux, tes mains m'ont livrée à toi nue

Et je n ai pas songé, Geryn, à résister.

C'était donc un péché, je venais d'exister;

Mon rêve commençait, je commençais à vivre.

Au-dessus de nos fronts le ciel était comme ivre.

Ce fut, pendant trois jours, dans les burgs paternels,

Des tournois de seigneurs et des jeux solennels,

Et les haltes partout chantaient mes fiançailles.

La cour me conduisit jusques en Cornouailles,

Et là ma mère en pleurs me remit dans tes bras.

Or, je quittais les miens et je ne pleurais pas;

L'ère s'ouvrait pour moi des folles chevauchées

Côte à côte avec toi par les routes jonchées

De sauge et la gaîté des hameaux querelleurs.

Les enfants nous criblaient au passage de Heurs

Et la reine dormait parfois dans quelque auberge,

Où l'aube retrouvait l'amoureuse encor vierge.

GERYN

Genèvre, il était doux, cet amour sans remord !

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