MONOLOGUE
LAMATEUR M. Galipaux, du théâtre
du Palais Royal.
// entre, un tableau sous son bras et un catalogue à la main.
Je sors de l'hàtcl des Ventes. Le bibelot, c'est mon fort... je viens de faire une trouvaille... un petit Riibens! rien que cela! une esquisse seulement. Ce n'est pas grand, comme vous voyez. (Montrant le tableau.) Mais c'est bien joli. Aussi personne n'en voulait.
Ab! je suis un malin... je connais tous les tours... il y a des nigauds qui se laissent prendre. Ce n'est pas moi. Que de financiers qui acbètent des Rembrandt peints aux BatignoUes ou des Rapbaël brossés à Barbizon ! il n'en manque pas de connaisseurs... qui ne s'y connaissent pas et des pigeons qui aiment qu'on les plume.
Moi, je suis froid, je me possède.
Ce devait être un bon t-r^bleau. On l'a tant éreinté hier à l'exposition. (Regardant le tableau.) Occasion unique ! Pas d'amateurs sérieux dans la salle. . . excepté moi ! Des marchandes à la toilette avec des robes graisseuses, des chapeaux fanés et des figures fripées... non, c'est le contraire — puis un petit vieux
râpé qui vient toujours là pour se chauffer. II dévorait les tableaux des yeux comme pour y chercher des billets de banque.
Le tableau passait de mains en mains, je le regar dais d'un air distrait tout d'abord, j'étais boutonné : (( Pas d'émotion, me disais-je, tais-toi, mon enthousiasme. » J'éreintais le tableau tant que je pouvais : (( Ça, un Rubens ! quelle croûte ! Je n'en voudrais pas pour rien !... » Je n'en pensais pas un mot.
Mon voisin avait une énorme loupe. « Je demande à revoir, disait il. » Il m'agaçait, ce vieux-là. Je l'aurais étranglé.
Quand on a vu que je me grattais le nez, — c'est ma manière de pousser — le crieur m'a fait un signe d'intelligence. (Emu.) Brave jeune homme!... J'ai deviné qu'il me recommandait le tableau. Le commissaire priseur, homme charmant, a pris son plus gracieux sourire.
— En voulez-vous ! non ? plus ? non ?
// s'essuie le front.
J'étais inquiet, remuant, j'avais le frisson de la fièvre. Mon pouls battait fortement.
— Personne ne dit mot, j'adjuge!
Et le marteau de Damoclès tomba.
— Pas cher, dit l'officier ministériel.
— Cela vaut le cadre, murmure le vieux. Raseur, va !
Enfin, il est à moi ! Enfoncés, les marchands ! Ce tableau, mais je f aurais poussé... toujours !
Je n'ai jamais payé quelque chose avec autant de plaisir...
Je m'enfuis comme un voleur... et me voilà!
// respire et s'assied après avoir posé le tableau sur une table.
Je l'ai payé mille francs ! je le revendrai dix mille... Ali ! dame, c'est comme ça! ([uand on s'y connaît.
Regardant la toile arec amour.
Est-il assez coquet, ce petit tableau ! Quel génie, ce Rubens ! C'est mon peintre. Il n'y a que lui. Michel- Ange ! Peuh ! toujours le même, je suis content qu'il soit mort! (lii'ioiniKDit te tableau phn^ieiirs: fois.) Par exemple, faut le metti-e dans son jour. Cette femme! c'est un rêve asiatique ! Elle sort de son cadre ! (Prêtant l'oreille.) On dirait qu'elle va parler. Ecoutons !
// colle son oreille sur la toile.
Le paysage est d'un vaporeux!... Il y a des lointains !... C'est tout bonnement une merveille !
Je le placerai sur la cimaise dans ma galerie, j'y mettrai des rideaux verts... je ferai enrager les bons petits camarades.
* Mettant le pouce dans l'emmanchure de son gilet.
— Eh bien ? comment le trouvez vous ? Je l'ai acheté dix francs... à la ferraille... C'est un Rubens... un vrai Rubens !
Je les connais. Ils me répondront :
— Très copiés ces Rubens... s'en défier... très communs... tout le monde en a... n'y a plus que ça...
Débinez ! débinez ! mes chers amis, vous voudriez peut-être voir les œufs avec deux jaunes!... Je ne collectionne pas des boutons de guêtre, ni des noyaux de cerise sculptés, moi. Rien que des chefs d'œuvre ! les classiques ! J'aime le beau, le vrai, surtout.
J'aime ce que j'ai... Il y en a tant qui n'aiment que ce qu'ils n'ont pas.
L'élevant des deux bras.
Ah !... si tu pouvais parler... charmante petite toile, comme tu protesterais contre le prix auquel tu as été vendue.
Il place le tableau sur une chaise et s'éloigne en le regardant.
N'aie pas peur, tu ne sortiras jamais de chez moi... à moins d'un grand prix. Il a un brio, un style, une tournure, un ragoût... un montant... une gamme de couleurs...
Faisant un cornet de sa main.
Quelle tonalité ! quelle patine !
// le met sur la table et s'accoude devant.
Il est dans sa fleur... il n'a pas été touché par un vil mercenaire, ni récure comme une vieille casserole... il est sous crasse, comme disent les grands amateurs. Relisons donc le catalogue. Une femme qui sourit dans un paysage, attribué à Rubens. — Comment ! attribué ; mais je n'avais pas lu ça !... (Défiant.) Voyons, éclairons-le avec de la salive, le vernis du peintre.
Il le frotte.
(Etonné.) Tiens ! (Regardant son pouce.) Du noir de fumée ! (Rassuré.) C'est le temps ! (Même jeu.) Du jus de réglisse, maintenant! (Aiixieux.) Est-ce que... voyons, voyons, est-ce que je me trompe... (Jacré.) Toute une palette de couleurs !
De plus en plus anxieux.
Sapristi ! s'il était faux ! ça se voit trop souvent ! >u plutôt ça. ne se voit pas. Ils ont une manière l'arranger cela maintenant, on n'y voit que du feu.
Il flaire so)i tableau.
Ça sent l'essence de térébenthine, à présent !
// continue à frotter.
Voilà la femme qui se détrempe... la forêt qui l'efface... (Béfiaijaiit.) Ma... ma jeune fdle devient ine vieille édenlée... la forêt... — Mais c'est la forêt le Bondy !
Hébété.
11 est repeint ! Il a des emplâtres ! c'est affreux ! ça le vaut pas quatre sous ! j'y suis ! refait !
// tombe anéanti sur un fauteuil,se relevant virement.
Aussi je ne voulais pas l'acheter (méprisant.) cette )einture. On a poussé sur mon dos. Cet hôtel Drouot, ;'est la Tour de Nesles des temps modernes, on y sgorge les gens en plein jour.
]}(»(lo)(reusement.
Ils ont tous conspiré contre moi! Le petit vieux louriait d'un air narquois en me voyant pousser, -l'expert m'a fourré dedans. Quelle imagination ! Un ilubens !... ce tableau remis au vieux.
Frappant sur son catalogue.
Fiez-vous à l'état civil des catalogues ! tous des illumeurs !... Le crieur, un aboyeur de bas étage, ivec son : « Vous regrett'rez, vous regrett'rez ! » Ils
disent tous la même chose. Et le commissionnaire, jusqu'à cet Auvergnat qui me charabiait : (Avec accent.) — « Monchieu ! igna du travail là dédans ! »
Le commissaire priseur : (( C'est un vrai tableau », disait-il. Faux bonhomme, va !
Il poussait pour le propriétaire de cette croûte, pour le papa du tableau, peut-être. Il n'y avait d'acheteur sérieux que moi dans la salle.
C'est une infamie, une indignité, une abomination !
Ce Rubens avait épousé sa cuisinière, tout le monde sait ça... C'est peut-être son portrait! Quel vieux filou ! Avoir laissé faire des contrefaçons de ses tableaux.
Irrité.
Je n'en veux plus, je vais le reporter, je vais faire fermer l'Hôtel des Ventes.
Fausse sortie.
Au voleur ! au voleur !
// revient.
Non... on se moquerait de moi... après tout, je n'en mourrai pas... J'ai une idée... je le mettrai dans la vente après décès du vieux marquis. Il sera bien entouré, là! j'irai le voir, l'admirer et le pousser avec rage.
Souriant.
Il y aura bien quelqu'un aussi naïf que moi... Chacun son tour !
FIN