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L4 CONFÉRENCE IMPROVISÉE

Mesdames, Messieurs,

// prépare un verre d'eau.

D'aucuns, et des plus éloquents, vous ont rendu îompte, avec projections de lun)ière électrique, de eur voyage nu pays des chimères ; d'autres vous ont 'ait, sur la Chanson, des conférences agrémentées de chanteuses à la mode ; je vous parlerai de la Danse ît des danseuses dans l'antiquité et dans les temps ïiodernes.

J'avais d'abord songé à exécuter moi-même quelques pas de caractère ; mais, j'ai craint de ne pas avoir la ^ràce et la légèreté nécessaires.

C'est peut-être trop de modestie, mais j'espère que TOUS me le pardonnerez; une fois n'est pas coutume. fe me suis donc fait remplacer par des collaborateurs Tiuets.

Ne pouvant faire venir la Salomé avec la tête de jaint Jean-Baptiste sur un plat, ni le roi David

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dansant jo3"eusement devant larche, j "ai dû faire appel au précieux concours de nos meilleures danseuses.

L'Art classique sera représenté par M^'^ Mauri, de l'Opéra ; la Grâce, par 'Sï^^'^ Litini, de la Gaîté ; la Danse du Ventre, par la belle Fatma ; le Progrès, par la Lo'ïe Fuller, en costume diaphane ; les attitudes désarticulées, par les nymphes chorégraphiques du Moulin-Rouge : Rayon dOr, Sauterelle et Grille d'Egoùt.

Ce sera le moment, Mesdames, de déployer votre éventail et de regarder par-dessus.

Oui, tout un bataillon de jolies femmes se tient dans la coulisse et n'attend que mon appel pour paraître devant vous.

Si vous n'êtes pas satisfaits, Messieurs, franchement vous serez bien difficiles.

Il ne me reste plus, maintenant, qu'à prendre mes notes et je vais commencer.

Vn temps. Il prépare un verre d'eau sucrée, se dirige vers la chaise où il a posé son pardessus et y cherche vainement ses notes. Sa physionomie exprime un embarras croissant ; après s'être assuré que ses notes ne soîit pas dans la poche de son pardessus, il revient, honteux, à la table, explore les poches de son habit, et, n'ayant pas trouvé davantage, il fait des gestes désespérés, et se parlant à lui-même :

Ah ! ça, par exemple, c'est un peu fort ! Non, je ne les ai plus ! Ah ! ça, par exemple !

Puis, s'adressant au public, en balbutiant :

Je vous demande pardon... je ne les retrouve pas... je comptais sur ces notes... Pourtant, j'étais bien sûr de les avoir, en venant... J'ai dû les laisser chez moi.

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C'était ma ceinture de sauvetage... Avec elle, j'étais sûr de ne pas sombrer. Une conférence est une mer périlleuse et fertile en naufrages. Mon commencement, je l'avais appris par cœur... Mais, pour le reste, je comptais sur mes notes... C'est de la fatalité!... J'irais bien les chercher... mais, je demeure à Montrouge. Allons, me voilà forcé d'ajourner ma conférence... Excusez-moi, ce sera pour une autre affiche.

// ra lentement prendre son chapeau, son pardessus et son parapluie, balbutiant, rêveur :

C'est fâcheux, c'était bien intéressant. Puis Valentin le Désossé et Cupidon qui se sont dérangés ; ils sont tous là ; je vais les renvoyer à leur Moulin.

Je parlerais bien de choses et d'autres ; c'est souvent linsi qu'on fait une conférence. Mais, pour cela, il faut n'avoir rien préparé... Et puis, non ! improviser, je ne le pourrais pas... il me serait plus facile de [aire de la lune un fromage ou d'un manchot un chef ie claque, ((reste désespéré.) Ah] là là! quelle déveine ! Allons, reprenons nos... je n'oublie rien ?... Mon para... mon para...

// prend son parapluie dans sa main droite, l'examine, puis, frappé d'une idée subite, se parlant à lui-même :

Hein? Au fait! Pourquoi pas?... Mais oui... j'ai trouvé... le voilà, mon sujet!... le voilà!

// se redresse triomphalement.

On n'a jamais parlé du parapluie, de cet ami fidèle, "jui ne vous emprunte jamais d'argent et... ne vous reproche pas ses services... Avez-vous jamais pensé iju'il pût avoir son histoire ?... Non, n'est-ce pas?...

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Vous savez seulement que c'est une canne à laquelle on a mis une jupe. Que ça commence par un embout pour finir par une poignée... presque toujours incommode... avec un coulant ou un élastique au milieu, qui sert à couper l'étoffe... vous ne savez que cela !

Mais, ce que vous ignorez, ce que je puis vous dire, c'est qu'il varie à l'infini ce parapluie, selon l'âge, le physique, les goûts, l'esprit, le caractère, les principes, les opinions, la fortune et la position sociale de ceux qui le portent.

Le parapluie! Mais c'est l'équipage du prolétaire, le paratonnerre de saint Médard, le coupon de rentes des ouvreuses, le champignon artificiel que fait pousser l'orage sur la tête de nos contemporains, l'objet, enfin, qui ne vous plaît vraiment que quand on sent des gouttes et que l'on devrait toujours donner en cadeau.

Un temps. Il se dirige vers la table et va s'asseoir, puis il revient vers le public.

Oui, je vais vous parler du parapluie, ce symbole profond et grandiose... Où trouver, en effet, un meilleur emblème de l'égalité ? On le rencontre partout, dans un coin obscur de la plus modeste chaumière, et même sur les marches, à côté du trône le plus somptueux.

Avec un tel sujet, qui intéresse au plus haut point l'humanité tout entière, on ne peut être que sublime... Je le serai.

Il repose son pardessus sur la chaise et regarde son parapluie à la main. Puis, il le met sous son bras pour boire de l'eau sucrée, après avoir ajusté sa cracate, en changeant plusieurs fois son parapluie de main ; enfin.

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il le pose sur la table, frappe dessus, pour le désigner, puis commence :

Cet instrument a des noms, des prénoms et des surnoms. 11 snppollo tour à tour: parapluie, ombrelle, en-tout cas, pour les dames! (Il salue.) riflard, pour les hommes; parasol, parachute, paraverse, paratrombe, bouée de sauvetage, robinson. 11 porte même, en souvenir d'un roi de France, le joli sobriquet de Pépin. (Il salue de nouveau.)

Moi, j'appelle le mien Josué, en mémoire de celui qui arrêta le soleil ! Vous le voyez, il est vieux comme le monde. Il a son histoire qui se perd dans la... pluie des temps.

Avant le péché originel... (pardon..., Mesdames.) notre premier père marchait un bâton à la main et une feuille de bananier sur la tête. Le parapluie était né !... On a réuni le bâton et la feuille, voilcà tout.

Adam légara un jour et cet épisode servit de thème, plus tard, au Para... parapluie perdu, de Milton.

Pendant une ondée, la tendre Virginie protégeait Paul de son jupon relové sur la tète et inventait ainsi le plus agréable des abris, n'est-ce pas. Messieurs?

Louis-Philippe no sortait jamais sans lui, et M. Thiers disait : (( Je suis un vieux parapluie sur lequel il a beaucoup plu. »

\]n marchand de parapluies, qui connaissait son La Fontaine, écrivait sur sa boutique : « On a souvent besoin d'un parapluie de soie. »

// se lève, va sur le devant de la scène, se promène en levant son parapluie, sans l'ouvrir, accompagné degestes descriptifs, au fur et à mesure de son énumération.

Le port du parapluie varie selon l'esprit, l'humeur

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et l'état d'âme de son propriétaire. Mieux que le style, le parapluie, c'est l'homme.

Les uns le portent accroché à la boutonnière ou s'en servent comme d'une canne.

Les autres le mettent derrière leur dos, tous distraits : penseurs, poètes ou... financiers.

Ceux-ci le portent sur l'épaule, comme un fusil. Ce sont les réservistes libérés.

Ceux-là, l'hiver surtout, le tiennent perpendiculaire, la poignée rentrée dans la poche ; ce sont les frileux ou les officiers en civil. Ça leur rappelle le sabre !

D'autres craignent de le sortir de son fourreau lorsqu'il est neuf. Aussi, quand il pleut, ils l'abritent sous leur manteau, par excès d'économie. Jen connais qui l'agitent en tous sens, font des moulinets... la rame, sans se préoccuper des passants qu'ils peuvent éborgner ; ce sont les nerveux, les grincheux ou les indépendants.

Le chasseur le fait porter par son chien, pour l'empêcher d'aboyer.

Les amoureux le portent à deux. C'est délicieux. Cette manière charmante est celle que je vous conseille, Mesdames.

Le voyageur de l'omnibus l'ouvre brusquement, se met à son aise dessous et laisse, avec bonheur, les rigoles couler dans le cou des voisins.

Fermé, il sert de maintien aux élégantes : elles en font le balancier des grâces et le sceptre de la beauté ; — ouvert, leur jolie figure s'enlève comme un camée sur la coquille sombre du parapluie.

Seul, le militaire, stoïque, s'en passe. II se contente de son manteau et de son sabre pour narguer la pluie. Le riflard est incompatible avec l'héroïsme.

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// s'assied et prend un verre d'eau sucrée.

Mallioiireuscment, on le perd quelquefois, cela m'est arrivé et à vous aussi, n'est-ce pas ? Oubliez vos notes, comme moi, à la rigueur ; mais n'oubliez jamais votre parapluie.

Tenez, il y a quelques jours, j'ai perdu le mien.

Je ne sors pas sans consulter le baromètre, il était à tempête. — 11 ne se trompe jamais.

.)(> prends mon parapluie... Qu'est-ce que je trouve d(^iiors?... Un temps superbe... J'avais une course très pressée... j'allais cliez... inutile de vous dire où... cela ne fait rien à l'affaire...

Je monte dans un fiacre et je place avec soin mon pé|)in dans la capote.

\ destination je paie le cocher en toute hâte... j'étais en retard.

Je monte quatre à quatre chez... pas besoin de vous dire chez qui... je m'oublie agréablement.

Au moment des adieux, qui furent très tendres, je cherche mon pépin dans l'antichambre... rien...

Alors, je me souviens, trop tard, que je l'avais laissé dans la voiture. Pas le numéro du fiacre, il était loin, du reste... Dans la rue, je m'adresse au premier agent.

— La Préfecture de police vous le rendra dans trois jours.

Trois jours se passent, mon parapluie ne revient pas... Ce matin, je reprends un fiacre... j'arrive quai... machin, je monte trois étages... je suis un couloir... je descends... je remonte... enfin, au bout d'un corridor, je vois sur une porte :

Dépôt des objets perdus

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— Le préposé aux parapluies ?

— C'est moi.

— Je viens réclamer mon parapluie.

L'employé me regarde avec une amère défiance.

— D'abord son signalement ? me dit-il, en me passant une feuille... et il ajoute : N'oubliez pas les signes particuliers.

Je lis avec surprise : Taille, grosseur, menton, cheveux, sourcils, visage.

— Que diable me donnez-vous là, voyez donc ?

— C'est vrai ! c'est la feuille aux enfants égarés. Et il me tend un autre imprimé.

Je lis : Taille, grosseur... Encore ?... Mais je continue: couverture, manche, couleur... Ah! oui très bien... C'est cela, et je remplis chaque blanc avec conscience.

— Voici la feuille en règle, dis-je au rond de cuir, en esquissant un sourire.

— Venez, me répondit-il.

Il m'ouvre lentement la porte d'un vaste magasin et tire le grand rideau vert d'une alcôve. C'était la fourrière des parapluies ! !

Figurez-vous des tas à rendre jaloux tous les chauds de parapluies... ils avaient tous une ficelle passée autour et un numéro qui pendait.

Il y en avait de toutes les couleurs : des blancs, des bleus, des rouges, des gros et des maigres, des jeunes et des vieux, vieilles carcasses décharnées, vétérans des orages qui avaient trouvé là leurs j Invalides.

Comment faire pour m'y reconnaître ?

Je fourrage la soie, le coton, l'alpaga, la silésienne. Je bouleverse tout... tout... les en-tout-cas des trottins!

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et les ombrelles vaporeuses des cocottes. Je cherche longtemps, vainement et avec angoisse. Enfin... ô bonheur ! le voici ! Voilà l'enfant prodigue, ilis je, en sortant triomphalement de ces limbes mystérieuses, un parapluie avec manche en jonc, surmonté dune pomme d'argent, dernière mode du Louvre.

— Eh bien ! me dit ce gagiste indifférent, signez la décharge, et prenez-le.

Je ne me le fis pas répéter deux fois.

J'étais trop content.

Je sors, la joie dans le cœur et mon parapluie à la main. Dans la rue une ondée commence. Fier comme Artaban, j'allume mon riflard ; j'avais hâte de le déployer, je l'oppose au troisième élément, et, je marche triomphant sous l'averse.

Mais tous les regards semblent se diriger sur moi.

— C'est ça qui dégotte les hommes sandwichs, me dit un gamin, en passant, d'un air narquois.

On parle toujours de l'esprit des gavroches. Celui-là n'avait rien dit de drôle, n'est-ce pas ?

Vous n'êtes pas de mon avis ? Quoi, vous riez ?

Machinalement il 1ère les yeux, retourne son parapluie où s'étale une réclame qui avait été soigneusement dissimulée dans les plis. — // regarde et lit.

Comment ! « Faites têtcr vos enfants avec le biberon Babolein. »

C'est trop fort î Ah ! je comprends pourquoi on riait tant, dans la rue, tout à l'heure. Le gardien avait glissé subrepticement cette bande dans les plis de mon pépin.. Cet honnête mercenaire ne se contente pas de ses appointements ; il se fait des rentes avec des réclames. Oh ! avidité administrative ! II y en a qui élèvent des lapins jusque dans leur bureau.

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// boit. — Un tempa.

Si le parapluie sert aux annonces, il sert aussi à montrer combien on aime. Vous allez voir les différentes étapes de l'amour ; c'est, avec lui, un nouveau cinématographe.

Idylle et mélodrame.

// se lève, va sur le devant de la scène faire la mimique avec un parapluie ouvert, en imitant la voix d'artistes connus, à choisir.

Amour naissant, prévenances, attentions, timidité:

Il porte son parapluie à gauche et fait le geste de donner le bras du même côté à une. femme.

VOIX d'homme (Voix de Lassouche.) Ah ! Mademoiselle ! comme la pluie mouille !

VOIX DE FEMME

N'est-ce pas, Monsieur ?

VOIX d'homme Vous avez au moins de bonnes chaussures ?

VOIX de femme J'ai pris mes caoutchoucs.

VOIX d'homme Ah! tant mieux, tant mieux! Mais comme ça tombe !

VOIX de femme Oh ! oui, Monsieur.

VOIX d'homme Si nous entrions dans cette allée ?

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Ils n'en sont encore qu'à la porte cochère !

Amour partagé, égoïsme à deux :

// porte le parapluie en avant, comme pour se dérober aux regards indiscrets.

VOIX d'homme Je voudrais bien vous embrasser.

VOIX DE FEMME

Voj^ons ! soyez raisonnable.

VOIX d'homme Je le suis.

On entend le bruit d'un baiser.

VOIX DE FEMME

Edgard, si on nous voyait...

VOIX d'homme On ne peut pas nous voir...

Nouveau bruit d'un baiser.

VOIX de femme Attendez au moins que nous soyons rentrés.

VOIX d'homme Je prends des acomptes.

Combien d'amoureux se cachent derrière ce nuage... do soie...

Maintenant, c'est lamour ardent, les serments éternels, l'oubli complet du monde :

// rejette le parapluie en arrière.

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