ACTE III, SCENE V
je signai... J'étais debout, j'avais caché ma proie dans mon corsage, j'ouvrais la porte, quand une exclamation me cloua sur place : « S'il vous plaît, chère madame ! Vous avez fait une erreur : vous simez votre reçu du nom de votre mère ! » Oui ! je m'étais si bien assimilé la main de maman, par mes pratiques obstinées, que sa griffe ordinaire s'était diaboliquement incrustée au bout de mes doigts! Et moi, Sabine Revel, sous l'obsession, par un machinal accomplissement, je venais de signer : veuve Fontenais !... Déjà mon interlocuteur comparait l'autographe qu'il m'avait vu faire à ceux que je lui avais remis tout fabriqués. Sa physionomie fut expressive : j'étais prise. Je me jetai aux genoux de cet homme, dans la démence d'implorer qu'il ne me reprît pas l'argent que j'avais gagné!... Hélas! quels instants ! Le plus dur ne fut pas d'avouer, ce fut de restituer... Mes sanglots rencontrèrent chez ce vieil ami de ma famille la sorte de compassion qui m'importait le moins : il m'octroya le délai que j'estimerais convenable pour obtenir l'absolution de ma mère, et, se chargeant de rapporter les valeurs lui-même, il ne devancera pas mon avertissement... Je sortis de là, ivre d'humiliation, folle d'impuis-
sance, telle enfin que vous me voyez revenue ici. Voilà!
Voilà!... oui. Voilà!... Vous n'attendez pas que j'approuve cet acte... énorme. Et pour le réprouver, le langage de la morale courante me paraît mesquin... La révolution qui s'est faite dans votre conscience est certainement criminelle. Mais, quand il y a crime révolutionnaire, le bien, le mal, sont quelque peu bousculés de leur place de tous les jours !... Je ne me placerai qu'au point de vue pratique. Pourquoi n'avez-vous pas couru votre aventure sans souffler mot à votre fille? Qu'est-ce qui a pu vous pousser à lui faire miroiter un argent que vous n'aviez pas, que vous deviez finalement ne pas rapporter?
SABINE
Vous parlez comme à quelqu'un qui aurait eu son sang-froid!... Comprenez donc qu'au moment de quitter ces murs amis par qui, toute coupable que je puisse être, je me sentais protégée, comprenez donc qu'à ce moment-là je défaillais ! J'ai cherché le cordial qui affermît ma volonté, ma voix, mon geste. J'étais persuadée de réussir, si je ne tremblais
ACTEIII. SCENE V 2)5
pas, si je ne balbutiais point. Pour chauffer à blanc mon courage, j'ai allumé, j'ai attisé celui de Marie-Jeanne. En la galvanisant, en tirant de ses yeux une étincelle de foi et de joie, je cédais au besoin de m'électriser par elle d'une audace qui ne fût plus capable de reculer.
M ARA VON
Et maintenant, après lui avoir donné de vaines espérances, à une heure où ses sensibilités commandent des ménagements exceptionnels, vous allez l'en précipiter?... dangereusement...
SABINE
Ah ! vous voyez bien que je retarde l'affreux instant de reparaître devant elle!... Il faut à tout prix que je prolonge son état d'illusion et celui de votre fils, dont la droiture ou la tristesse protesterait peut-être, si je ne l'abusais également. Mes mensonges le berceront sans lui nuire. Veuillez donc bien ne pas me démentir auprès de lui.
MARAVON.
J'ai votre secret, comme un confesseur.
SABINE
Oh ! oui, je vais mentir, mentir éperdument !
Mais hors de votre présence, qui me glacerait pour inventer et débiter des histoires dont vous sauriez le néant... N'entrez pas chez Marie- Jeanne avec moi... Et même si elle se sentait assez bien, elle pourrait venir ici d'un moment à l'autre. Je vous demande instamment de vous en aller...
MARAVON.
Permettez-moi d'attendre seulement le résultat de la visite du médecin.
SABINE
Comment! il est là? Je suis rentré avec ma clef. Je n'ai vu que vous, qui ne m'en avez rien dit!
MARAVON.
J'ai eu de quoi perdre le fil de mes idées.
SCE'ME VI Les Mêmes, LE DOCTEUR, DIDIER
DIDIER, sur h seuil, au docteur.
Ah! ma belle-mère est de retour!