‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 39 sur 134 · ACTE I. SCENE V IO · texte numérisé non relu

ACTE I. SCENE V IO

il est mal à vous de ne m'en témoigner aucune. Voyez si, depuis que nous sommes ensemble, vous m'avez dit un mot de la Comtesse ? Il est pourtant si doux de parler de ce que l'on aime ! Et vous devez être certain que je vous aurais écouté avec intérêt : c'était bien le moins de vous marquer cette complaisance, après que je vous privais d'elle pendant cette soirée-ci.

N'ai-je pas le même reproche à vous faire, et n'auriez-vous point paré à bien des choses, si, au lieu de me rendre confident d'une réconciliation avec un mari, vous m'aviez parlé d'un choix plus aimable, d'un choix que l'on vous sait?...

LA BARONNE

Damon, je vous arrête... Songez qu'un soupçon seul nous blesse. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu'il faut les attendre sur les confidences... Revenons. Où en êtes-vous avec la Comtesse ? Vous rend-on bien heureux ? Ah ! je crains le contraire; cela m'afflige.: je m'intéresse si tendrement à vous ! Oui, monsieur, je m'y intéresse... plus que vous ne pensez peut-être.

IIO POINT DE LHNDLMAIX

DAMON

Eh ! pourquoi donc, madame, vouloir croire avec le public ce qu'il s'amuse à grossir, à circonstancier : l'intimité de la Comtesse avec moi ?

LA BARONNE

Epargnez-vous la feinte ; je sais sur votre compte tout ce que l'on peut savoir. La Comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de son genre sont prodigues des secrets de leurs adorateurs, surtout quand un esprit discret comme le vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l'accuser de coquetterie, mais une prude n'a pas moins de vanité qu'une coquette. Parlez-moi franchement : n'êtes-vous pas souvent la victime de ce caractère? Parlez!... parlez!,..

DAMON

Mais madame, vous vouliez sortir... et la chaleur...

LA BARONNE, rejetant son manteau.

Elle a passé.

(Elle se rassied de l'autre cote de la scène, et Daiiiou vient occuper près d'elle un nouveau siècle.)

ACTEIjSCÈNEV III

LA BARONNE

Comme elle est fine, la Comtesse ! Qu'elle a donc de parfaites manières! Une perfidie entre ses mains prend l'air d'une gaîté. Une infidélité paraît un effort de raison, un sacrifice à la décence. Point d'abandon. Toujours aimable, rarement tendre, et jamais vraie...

De grâce, madame...

LA BARONNE, s'aniiiiaiit.

Elle attire, elle échappe... Combien je lui ai vu faire de personnages ! Que de tours elle a joués à notre ami le Marquis !

DAMON

Le Marquis?... vôtre?...

LA BARONNE, insinuanlc.

Lorsqu'elle vous prit, c'était pour le distraire d'un autre rival qu'il s'était découvert. Elle vous mit en scène, occupa ce pauvre Marquis de vos soins, le tourna vers des observations sur vous, qui accaparaient presque tout son temps... même celui de me venir voir... Elle vous désespéra, mon cher Damon, vous plaignit, vous consola. Et vous fûtes contents tous

quatre... Mais cela, vous le saviez, n'est-ce pas?... Ah! qu'une femme adroite a d'empire sur vous ! Et qu'elle est heureuse lorsqu'à ce jeu-là elle affecte tout et ne met jamais du sien!

(Elle soupire. Davion soupire aussi, passe la main sur son front.)

On dirait que vous venez de m'ôter un bandeau de dessus les yeux. Mon amante me paraît la plus fausse de toutes les femmes. Et il me semble que, pour la première fois de ma vie, je tombe aux pieds de l'être sensible! (Il s'agenouille devant la Baronne.)

LA BARONNE, le repoussant avec niollesse.

Je suis fâchée... vraiment fâchée de ce que je vous ai dit de la Comtesse.

DAMON

Mais n'entendez-vous point qu'il n'existe rien que vous au monde. (// veut l'embrasser.)

LA BARONNE

Encore! Oh! non, je ne puis permettre!

(Il l'embrasse.) ... Non, jamais!

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